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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/102

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toujours jugé de même de l’art et de la politique ! Après avoir prodigué dans ses premiers romans tant de fraîches couleurs et d’expansions naïves, le talent de Mme Sand devait naturellement prendre un caractère plus ferme et plus réfléchi. On peut saisir les symptômes de œ changement dans Lélia et dans Jacques. Si, à cette époque, Mme Sand eût persévéré dans la préférence qu’elle donnait à l’art sur la politique, elle était sauvée.

C’était pour son talent et sa renommée un intérêt de premier ordre que le choix des idées principales qui devaient désormais dominer dans ses œuvres. Plus un artiste s’élève dans la sphère de la pensée, plus il s’approche des régions du beau ; mais s’il s’égare, s’il se croit en possession de la vérité philosophique quand il n’est que la dupe de conceptions incomplètes, le jouet de sentimens exclusifs, le disciple aveugle de systèmes vicieux, alors la splendeur de son talent se ternit, et, sous la pernicieuse influence des erreurs de son jugement, l’art se dégrade. Telle est malheureusement l’histoire de Mme Sand dans la seconde phase de sa carrière. Au lieu d’affermir et d’élever son intelligence par l’examen impartial des choses humaines, elle se laissa envahir par des passions de partis qui se rendirent entièrement maîtresses de son imagination. Aussi ne vit-elle plus les faits et les hommes de son époque que sous un jour faux : des fureurs coupables lui parurent héroïques ; elle adopta, elle admira sans réserve des théories et des actes qui devaient au contraire être cités avec courage au tribunal d’une raison ferme. Malheur à l’artiste, au poète qui se laisse enrôler par un parti ! Il perd sa noble et féconde indépendance, il ne retrouvera plus les libres et purs élans de l’esprit ; souvent même il ne sera plus maître de choisir lui-même l’objet de ses chants. Sujet, idées, sentimens, tout lui sera suggéré, imposé, et son génie, au lieu d’être sa loi à lui-même, ne sera plus entre les mains de ceux qui l’asserviront qu’un instrument mutilé.

Pendant que l’auteur de Jacques s’abandonnait ainsi sans réserve à des inspirations, à des influences qui devaient si fort l’égarer, il se passait quelque chose de contraire dans la plupart des esprits. Ces passions démagogiques, ces théories sociales qui séduisaient Mme Sand, étaient jugées sévèrement. On était revenu des premières émotions inséparables d’un grand mouvement populaire ; on sentait le besoin de sortir d’une exaltation désormais stérile pour entrer dans un mouvement régulier. On comprenait que ni les peuples, ni les individus, ne sont faits pour vivre éternellement de la double fièvre des révolutions et de la jeunesse. Il s’opérait donc autour de Mme Sand des