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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/1019

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Taormine, d’Arles [1], de Pompeï [2], d’Herculanum, ces colonnes, ces niches, ces piédestaux de statues, composaient une scène et des décorations monumentales, au lieu de notre scène en planches et de nos décorations de toile peinte. Quelques débris d’un théâtre antique suffiraient pour nous donner l’idée d’un art dramatique plus sérieux, plus solennel que le nôtre. On sent que cet art faisait partie de la religion publique, quand on voit les théâtres ressembler à des temples.

Assis par un beau jour sur les gradins de marbre blanc du plus beau théâtre de la Grèce, celui d’Épidaure, on s’étonne moins de ce masque immobile qui cachait la figure des acteurs, on comprend comment l’usage du masque était lié à l’usage des représentations en plein jour. Dans nos représentations nocturnes, la rampe a surtout pour objet de projeter la lumière sur la personne, et principalement sur le visage de l’acteur, parce que, pour nous, tout l’effet dramatique réside dans le jeu des physionomies, et, s’il faut le dire, la lorgnette est une condition presque indispensable de notre plaisir et de notre admiration. Les anciens n’employaient point ces moyens artificiels pour produire l’impression tragique ; ils ne la faisaient point dépendre des accidens mobiles et fugitifs de la physionomie. De même que dans leurs statues l’expression ne tourmentait point les muscles de la face, mais se manifestait dans l’attitude et le mouvement de la figure tout entière, sur la scène, elle se produisait par des gestes mesurés, par une pantomine grave, dont le rhythme accompagnait la mélopée cadencée des paroles.

Pour ce genre de déclamation et d’action, il n’était pas besoin d’offrir à l’œil du spectateur les diverses contractions que la passion imprime au visage humain, et qui paraissaient aux Grecs aussi indignes de la majesté du théâtre que de la dignité de la statuaire ; la beauté idéale d’un type immobile semblait mieux convenir aux demi-dieux et aux héros, auxquels la scène était exclusivement consacrée. Par l’emploi du masque, l’art dramatique se rapprochait de la statuaire, comme, par la portion immobile et permanente des décorations, il se rapprochait de l’architecture. Mais tout cela n’était possible qu’à la condition d’une représentation diurne. Le masque idéal des acteurs tragiques pouvait être d’un bel effet là où la lumière du jour se répandait également partout ; la clarté d’une rampe, en se concentrant sur des

  1. Arles a été grecque jusqu’au IVe siècle de notre ère.
  2. Pompeï et Herculanum étaient tout imprégnés des mœurs grecques de la Campanie.