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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/1001

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des traditions nationales, mais sur des chants antérieurs, œuvre de poètes qui appartenaient aux différentes parties de la Grèce. Chacun d’eux avait dû naturellement décrire la contrée où il était né, avec la fidélité que donne seule une contemplation habituelle et cet intérêt particulier qui s’attache à la patrie. Les traits descriptifs inspirés è ces poètes locaux par une nature bien connue ont dû être recueillis dans la grande épopée homérique. Homère a donc vu par les yeux de ses obscurs devanciers ce qu’il n’a pu voir par les siens.

Du reste, Homère n’est pas le seul poète grec dont l’exactitude pittoresque soit remarquable ; d’autres partagent avec lui l’honneur de cette fidélité, qui est l’essence de la belle poésie antique. M. Leake a pu déterminer la place de la ville de Lelantum en Eubée, d’après un vers de Théognis. Le témoignage de Sophocle et d’Euripide est invoqué par Strabon, aussi bien que le témoignage d’Homère. Strabon loue avec raison ce qu’il y a de caractéristique dans les vers par lesquels Euripide exprime la différence de la Laconie et de la Messénie : la première, remplie de vallées, entourée d’âpres montagnes, de difficile accès pour l’ennemi ; la seconde, fertile, arrosée de mille fontaines, pleine de pâturages chers aux troupeaux et aux bergers, ne souffrant ni des souffles rigoureux de l’hiver, ni des ardeurs excessives de l’été. Pour la douceur du ciel de la Messénie, je m’en rapporte aux belles peintures de l’Itinéraire et des Martyrs. Quand à la Laconie, sans y avoir voyagé, j’en ai vu assez pour avoir reconnu la vérité de ce que dit Euripide sur l’âpreté des montagnes qui l’entourent. Je la trouvai difficile à pénétrer, non-seulement pour des ennemis, mais pour les voyageurs qui n’auraient ni le temps ni la santé nécessaires, le soir où, de Nauplie, je vis la muraille à pic qui défend l’intérieur du Péloponèse dresser devant moi ses bastions de rochers, rendus plus formidables encore par les nuages, dont les masses noires, qu’enflammait un couchant sinistre, lançaient des jets d’une lumière rougeâtre, et semblaient d’autres montagnes placées au-dessus des premières, dardant des torrens de lave dans le ciel.

Quelque temps après, j’étais dans l’Asie mineure, contemplant, avec mon ami Mérimée, des hauteurs de Tireh, le mont Tmolus, qui nous séparait de Sardes, et qui s’élevait devant nous comme un mur sans porte ; tandis que nous nous demandions avec inquiétude par où et comment nous franchirions cette magnifique montagne, je ne trouvais que trop juste l’expression d’Eschyle : le Tmolus, rempart de la Lydie, et j’eus le loisir d’en apprécier toute la vérité pendant la