Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 5.djvu/91

Cette page a été validée par deux contributeurs.
87
SIMPLES ESSAIS D’HISTOIRE LITTÉRAIRE.

dès son apparition dans le monde, par des applaudissemens aussi bruyans que celui de M. Eugène Sue. Le motif se devine aisément. Si l’on ne songeait qu’au succès, on a pris le meilleur moyen. Voulez-vous que le récit de votre voyage soit tiré à cent mille exemplaires ? faites-vous le Christophe Colomb d’un monde d’impuretés. Séduit par l’appât, le lecteur ne regardera ni aux trivialités ni aux invraisemblances, et pendant dix volumes vous pourrez vous donner carrière. Ainsi a fait M. Sue, et parlant de son système, lui qui pouvait avec originalité être de l’école de Walter Scott, il a composé une épopée à la Ducray-Duminil ; et il n’y aurait que moitié mal encore, s’il n’avait enté Ducray-Duminil sur Pétrone.

Qu’on se figure un prince souverain d’Allemagne qui, ayant quitté momentanément ses états pour s’occuper d’affaires plus graves et d’une moralité plus haute, c’est-à-dire des intérêts de deux ou trois inconnus, cache l’altesse sous le costume du simple ouvrier, et, pour mener à bonne fin ses grands projets, hante les mauvais lieux de la Cité, parle argot, se lie avec les bandits ; un bon prince qui établit au milieu de Paris un tribunal de haute et basse justice, où il est à la fois accusateur et juge et où ses valets de chambre servent de bourreaux ; un grand-duc régnant qui, riche à millions et ne songeant qu’à faire du bien, se posant en providence, parvient, après dix volumes d’efforts surhumains, à marier une grisette avec son amant ! Qu’on se figure une prostituée de la Cité, innocente et pleine de candeur, qui, dans le premier chapitre du roman, exerce son abominable métier, et qui à la fin du livre devient princesse dans une cour d’Allemagne ! Qu’on se représente une grande dame ambitieuse qui vise à une couronne, et au lieu de se faire aimer du prince, ce qui serait le plus naturel, passe des compromis avec des voleurs qui la poignardent ; une jeune et gentille ouvrière qui vit de son travail et aime passionnément les oiseaux ; une duchesse qui paie les dettes de son amant ; une honnête famille d’ouvriers dans la détresse ; les turpitudes d’une demi-douzaine de scélérats vivant du crime et jouant avec le crime, leurs mœurs à nu, leur vraie langue ; un notaire que l’abus du libertinage conduit à une de ces maladies odieuses qu’on ne peut pas nommer et dont le nom est en tête du chapitre, un notaire qui vole et qui assassine ; un médecin qui assassine ; toute une famille, fils, mère, fille, qui assassine ! — et si on ajoute, pour égayer le tableau, les angoisses d’un portier qui ne remplissent pas moins d’un volume, on saura à peu près combien il faut entasser dans une œuvre d’imagination, de choses invraisemblables et de choses vulgaires, pour qu’elle soit lue à