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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/987

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trovitj, où se trouve le couvent de Lastva, dans une plaine admirablement cultivée et renommée pour ses olives et ses fruits exquis, occupe presque tout le littoral de Boudva jusqu’à Antivari. Ses habitans avaient, comme marins, acquis de la célébrité et de grandes richesses ; alliés militaires de Venise, ils ne lui payaient aucun impôt, choisissaient librement leurs chefs tant pour la paix que pour la guerre, et avaient au château de Saint-Stephane, dans une petite île, leur gouvernement, formé de douze vlastels ou plénipotentiaires et de six staréchines. Très choyés par les Vénitiens, ces fiers alliés pouvaient, en vertu d’une loi spéciale, comme jadis les Francs dans l’empire romain, épouser les filles des premières familles de la république. Quand les révolutions et la guerre donnèrent aux états d’Europe les arbitraires limites qu’ils ont aujourd’hui, l’Autriche obtint cette noble tribu qui, décimée et réduite à trois mille ames, reste encore divisée en douze familles, et conserve sur la côte ses trente-sept villages. Cependant la misère qui les presse les a portés, depuis quelques années, à vendre aux Tsernogortses de nombreux pâturages, que ceux-ci ont transformés en champs cultivés, où ils ont bâti des demeures et introduit leur genre de vie. Pour mettre fin aux désordres sanglans qui en résultaient, les Autrichiens voulurent chasser, en les indemnisant, les Tsernogortses des terres du Pachtrovitj, dont ils étaient devenus possesseurs. Des négociations s’ouvrirent, et amenèrent le vladika à accepter l’expropriation ; mais quand les ingénieurs autrichiens eurent commencé leurs travaux pour fixer la nouvelle frontière, les Tsernogortses, voyant l’étranger mesurer leurs champs, poussèrent des cris d’indignation. C’est à cette cause seule qu’il faut attribuer la guerre, et non pas, comme l’ont écrit certains journaux allemands, à l’enthousiasme excité chez les montagnards par la visite que le roi de Saxe leur avait faite à Tsetinié quelques mois auparavant.

L’attaque commença le 2 août par l’expulsion des arpenteurs autrichiens, qui durent abandonner précipitamment le plateau de Troïtsa. Les montagnards livrèrent ensuite un assaut à la tour fortifiée de Gomila, où le capitaine Spannser tint ferme avec sa compagnie de chasseurs. Le lendemain, quatre à cinq mille guerriers de la Tsernitsa-Nahia étaient réunis, et débouchant par le défilé d’Outerg, qui est la porte de la montagne vis-à-vis de l’Autriche, ils attaquèrent avec rage la koula et le poste impérial de Vidrak qu’ils avaient juré d’incendier. Se voyant repoussés à chaque assaut, ils imaginèrent enfin, pour protéger leur marche, de placer une femme en tête de leurs rangs. La femme est pour les Serbes un être sacré