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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/975

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les broussailles ? Du sein des broussailles, les coups de fusil n’en partaient pas moins et frappaient l’ennemi à l’improviste.

« Cependant le Turc se bat durant neuf semaines, et nos pauvres haïdouks n’ont plus ni poudre ni plomb. Ils vont périr, quand arrive la fortune tsernogortse, la bonne fortune envoyée de Dieu : le 1er novembre, une pluie abondante tombe des nuages et dure jusqu’au lendemain, accompagnée d’éclairs et de tonnerres, qui ravagent près de Boudva le camp du doge de Venise, et mettent en pièces les tentes du pacha de Skadar. Au milieu de ce désordre, les montagnards accourent et s’emparent des munitions mal gardées. Désormais bien pourvus, ils défient les trois visirs, qui, désespérant de se maintenir durant l’hiver dans la montagne, l’évacuent en semant de cadavres tous les sentiers. C’est ainsi que le vrai Dieu aide ceux qui le prient : crois donc au Christ, cher pobratim, crois au Dieu que les Tsernogortses adorent, au Dieu dont ils reçoivent joie, courage et santé. »


« Le petit Étienne, pour qui les montagnards avaient remporté cette glorieuse victoire, ne joua qu’un rôle insignifiant durant la guerre ; cette attitude purement passive lui enleva tout son crédit. Cependant il avait gouverné le Tsernogore pendant quatre années avec un tel empire, qu’il avait pu faire fusiller deux montagnards pour vol, ce que le vladika lui-même ne se fût pas permis, et il avait laissé exposés durant plusieurs semaines, sur un rocher de la route de Kataro, une bourse et un pistolet plaqué d’argent, sans que personne osât y toucher. Devenu aveugle par suite d’une explosion de poudre, le petit Étienne se retira dans un monastère, où il fut, dit-on, assassiné pendant son sommeil par un espion du pacha de Skadar. Cette singulière apparition eut du moins pour résultat d’exalter à un haut degré les espérances des Tsernogortses ; persuadés qu’un empereur banni avait voulu se faire leur concitoyen, ils s’affermirent dans l’idée qu’ils étaient dignes de fonder un empire. La fin du XVIIIe siècle les révéla au monde gréco-slave comme des conquérans, ou plutôt comme des émancipateurs ; grace à leur secours, une partie de l’Hertsegovine et les districts albanais du nord-est purent s’affranchir du haratch. Cette révolution amena des complications politiques et des mêlées sanglantes.

Les grands états de l’Europe s’étaient enfin aperçus que la montagne Noire valait la peine qu’on s’occupât d’elle. Dès-lors, sous le spécieux prétexte de lui prêter appui, ils ne cherchèrent plus qu’à l’absorber. Cette politique fut surtout celle de l’Autriche et de la Russie ; mais le vladika qui gouvernait alors les Tsernogortses, Pierre Petrovitj, sut tirer parti de la rivalité qui existait déjà entre