Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/974

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Étienne cria aux Tsernogortses : « Vous voyez que le prince lui-même me reconnaît pour son supérieur, puisqu’il n’ose pas me loger au-dessous de lui. » Convaincus par ce raisonnement, les Tsernogortses s’élancèrent pour délivrer leur cher prisonnier, et Doigorouki dut évacuer le pays plus précipitamment qu’il n’y était entré.

Alors les Turcs se mirent en campagne, poussés, à ce qu’on croit, par les Vénitiens. Trois armées, commandées par les trois visirs d’Albanie, de Bosnie et de Macédoine, envahirent en même temps le Tsernogore par Glouhido, Nikchitja et Podgoritsa. Les luttes furent partielles, mais acharnées. Au bout de deux mois de combats journaliers, les Tsernogortses avaient épuisé toutes leurs munitions sans pouvoir s’en procurer de nouvelles, car l’ingrate Venise, désormais intéressée à les voir périr, et voulant étendre son commerce sur leur ruine, avait bordé toute sa frontière d’un cordon de troupes, et ne laissait pénétrer ni vivres ni poudre dans la montagne. Les Osmanlis parvinrent ainsi à ravager plusieurs vallées et à incendier un grand nombre de villages. Ils ne purent toutefois pénétrer jusqu’à Tsetinié, malgré les forces considérables qu’ils avaient réunies, et aux approches de l’hiver ils durent battre en retraite. Une piesma intitulée Bogovanié (œuvre de Dieu) raconte cette glorieuse campagne de 1768 :


« Le doge vénitien écrit au tsar de la blanche Stambol ; il le salue amicalement et lui dit : « Pur sultan, tu sais que sur ces rochers du Tsernogore, au seul nom de l’empereur russe, tout le peuple s’émeut, comme feraient des enfans pour leur père. Détruisons de concert ces rebelles, et qu’il n’en reste plus trace. Je lèverai mes Dalmates et mes braves volontaires croates, Et je les posterai sur la frontière, pour que les bandes échappées à ton cimeterre n’échappent pas à mon épée. » Aussitôt le tsar osmanli rassemble ses Albanais, ses Bosniaques et ses Roméliotes, en tout cent vingt mille fantassins et cavaliers, qui, leurs visirs en tête, marchent vers la montagne Noire et l’envahissent de trois côtés à la fois, pendant que les Vénitiens couvrent de troupes leur frontière.

« Cernés de toutes parts, les Tsernogortses invoquent le Dieu d’en haut, et dans une assemblée générale décident qu’il ne faut pas songer à la vie, mais à mourir glorieusement pour la foi et la chère liberté ; puis, au nombre de dix mille contre cent vingt mille ennemis, ils partent en différens corps pour les divers points attaqués. Les Turcs marchaient entourés de l’incendie, et pénétrèrent très avant dans le pays ; mais la mort les y attendait, car ils ne savent pas, comme nos guerriers, se cacher derrière des rochers et des arbres. Vainement ils criaient aux nôtres : Ames de souris, Tsernogortses, levez-vous, que nous vous voyions en plaines Où fuyez-vous comme des rats à travers