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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/969

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comme otages, à moins qu’ils ne partent en emportant ma tête. » Enfin, la diète décida qu’il fallait périr jusqu’au dernier pour la sainte foi et la douce liberté plutôt que de se rendre aux tyrans. Tous alors jurèrent ensemble de ne jamais envoyer aux Turcs d’autre impôt que le feu vivant de leurs carabines.

« Pendant ce temps, le vladika invoquait la vila propice du mont Koumo. — Génie de nos montagnes, lui criait l’évêque, apprends-moi comment nous vaincrons tant d’ennemis ! — Et la bonne vila lui révélait les moyens de détruire I’armée infidèle. Trois Tsernogortses furent choisis pour aller à la frontière reconnaître l’ennemi ; c’étaient les lourachkovitj lanko et Bogdane, et le grand Raslaptchevitj Vouko. Les trois braves, la carabine sur l’épaule, descendirent la vallée de Tsetinié, traversèrent rapidement deux nahias, et, au coucher du soleil, atteignirent Kokota. Là ils s’arrêtèrent pour manger leur pain ; puis, franchissant à la nage la Moratcha au milieu des ténèbres, ils entrèrent dans le camp du pacha. Tant que dura la nuit, ils marchèrent à travers le camp sans en trouver les limites. — Combien y a-t-il donc de Turcs à cette frontière ? demanda enfin Vouko. Ceux qui le savaient ne voulurent pas le dire, et ceux qui l’auraient dit ne le savaient pas. Il y en avait bien cent mille, y compris les levées irrégulières de paysans de toutes lés provinces voisines jusqu’en Bulgarie. Vouko dit alors à ses deux compagnons : Retournez apprendre à nos chefs ce que vous avez vu, et, quant à ma personne, n’en ayez point souci ; je reste ici pour vous servir.

Les Iourachkovitj retournèrent à Tsetinié. — Nous avons trouvé, dirent-ils aux knèzes, les ennemis en si grand nombre, qu’eussions-nous été tous trois changés en sel, nous n’aurions pu suffire pour leur saler la soupe. — Mais ils ajoutèrent, pour tromper les ames timides sur la grandeur du danger : Cette armée est un ramassis de boiteux, de manchots et d’estropiés. — Rassurés par ce rapport, les guerriers de toutes les pleines, réunis à Tsetinié, entendirent pieusement la messe, reçurent la bénédiction de leur cher vladika, et, aspergés d’eau bénite, ils partirent en trois corps sous trois voïevodes. Le premier corps devait attirer les Turcs par sa fuite simulée, le second fondrait sur eux du haut des montagnes ; le troisième, formant le corps de bataille, les attendrait de pied ferme dans la vallée. Ces divers corps, postés sur les rives de la Vlahinia, y restèrent durant trois jours : au coucher du troisième soleil, les Osmanlis parurent au-dessous de Vrania. Le prétendu transfuge, Vouko, guidait leurs bandes innombrables ; tout à coup il se mit à chanter : Héros turcs, reposez-vous ici ; lâchez vos coursiers le long de la Vlahinia, dressez votre camp pour la nuit, car vous ne trouverez plus d’eau fraîche d’ici jusqu’à Tsetinié. — L’armée turque s’arrête, pose ses sentinelles et s’endort.

« Soudain un nuage épais de guerriers noirs tombe des montagnes sur ce camp endormi, où il fait pleuvoir la mort. Abandonnant leurs riches tentes, les begs se mettent à fuir par les sentiers, mais ils les trouvent garnis d’embuscades tsernogortses. On fait un horrible carnage des fuyards ; au-dessus des précipices du mont Perjnik, le feu vivant des Tsernogortses dévore tout ce que l’abîme n’engloutit pas. Pendant trois jours entiers, la superbe armée