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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/964

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Bougovitj, sont toujours demeurés puissans ; Stanicha fut installé à Skadar, où sa postérité n’a pas cessé de régner jusqu’en 1833, époque où fut exilé par la Porte le rebelle Moustapha, dernier pacha de cette famille, connue sous le nom de Bouchatli. Ce nom avait été donné aux descendans de Stanicha en souvenir de Bouchati, village où ils se réfugièrent après une déroute que leur firent éprouver, près de Liechkopolié, les chrétiens de la montagne, qu’ils voulaient subjuguer. Encore aujourd’hui, les habitans de Skadar et les Monténégrins ne sont point réconciliés, et ils se demandent des têtes en souvenir du beau Djouro. La conduite d’lvo et de Stanicha a été la cause première de toutes les catastrophes qui ont affligé depuis ce temps le Tsernogore. L’histoire de cette montagne repose tout entière sur un principe essentiellement oriental et antique, la solidarité. Ce principe établit que chaque race est naturellement immortelle et souveraine, et qu’elle ne peut déchoir que par la faute de renégats infidèles aux devoirs héréditaires. Ainsi la race élue et privilégiée des Tsernogortses se scinda en deux comme Israël par l’apostasie : le Tsernogore resta l’asile des héros fidèles aux lois de la famille ; Skadar, la Samarie de ce peuple, reçut le fils d’un nouveau David, qui aussitôt tourna ses armes contre sa propre race. Il est vrai que, selon la croyance orientale, les héros étant des demi-dieux et ne pouvant mourir, les guerriers du Tsernogore résisteront victorieusement aux renégats d’Albanie ; mais la solidarité du sang les accable, leur glorieuse immortalité n’est pour eux qu’un incessant martyre : ils ont à expier chaque jour la faute de leur père adoptif, du Tsernoïevitj Ivo et les noces fatales de Stanicha avec une Latine. Dans les idées du sensuel Orient, un prince souverain ne peut choisir de femme hors de sa nation, car une dynastie doit rester le plus pur sang, et comme l’essence même de la nationalité, qu’elle est censée résumer en elle, de même que les enfans se résument dans leur père. Épouser une étrangère, c’est donc forfaire aux lois d’une société patriarcale ; aussi les sultans actuels, comme les anciens rois de Perse, comme les anciens tsars russes et les derniers krals serbes, aïeux des Tsernoïevitj, n’épousent-ils que des filles choisies dans leur empire.

La dynastie d’Ivo-le-Noir survécut peu de temps à l’apostasie de Stanicha ; son dernier représentant, George, ayant épousé de nouveau une Vénitienne, cette princesse inspira au chef montagnard le dégoût de sa barbare patrie. George quitta le Tsernogore pour aller vivre tranquille au milieu du luxe et des jouissances de Venise, et la montagne Noire, déchirée par des discordes intestines, n’ayant à