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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/961

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Maxime ou Stanicha. Nous reproduirons ici quelques fragmens de ces chants historiques


« Le Tsernoïevitj Ivo écrit une lettre au doge de la grande Venise : « Écoute-moi, doge ! comme on dit que tu as chez toi la plus belle des roses, de même il y a chez moi le plus beau des œillets. Doge, unissons la rose avec l’œillet. » Le doge vénitien répond d’un ton flatteur ; Ivo se rend à sa cour, emportant trois charges d’or, pour courtiser au nom de son fils la belle Latine. Quand il eut prodigué tout son or, les Latins convinrent avec lui que les noces auraient lieu aux vendanges prochaines. Ivo, qui était sage, proféra en partant des paroles insensées : — Ami et doge, dit-il, tu me reverras bientôt avec six cents convives d’élite, et s’il y en a parmi eux un seul qui soit plus beau que mon fils Stanicha, ne me donne ni dot ni fiancée. Le doge réjoui lui serre la main et lui présente la pomme d’or [1] ; Ivo retourne dans ses états.

« Il approchait de son château de Jabliak, quand du haut de la koula aux élégans balcons, et dont le soleil couchant faisait étinceler les vitres, sa fidèle compagne l’aperçoit. Aussitôt elle s’élance à sa rencontre sur la Livada, couvre de baisers le bord de son manteau, presse sur son cœur ses armes terribles, les portes de ses propres mains dans la tour, et fait présenter au héros un fauteuil d’argent. L’hiver se passa joyeusement ; mais le printemps fit éclater chez Stanicha la petite vérole, qui lui laboura en tous sens le visage. Quand, aux approches de l’automne, le vieillard eut rassemblé ses six cents svati (convives), il lui fut, hélas ! facile de trouver parmi eux un iounak plus beau que son fils. Alors son front se couvre de sombres rides, les noires moustaches qui atteignaient ses épaules s’affaissent. Sa compagne, instruite du sujet de sa douleur, lui reproche l’orgueil qui l’a poussé à vouloir s’allier aux superbes Latins. Ivo, blessé de ces reproches, s’emporte comme un feu vivant ; il ne veut plus entendre parler de fiançailles, et congédie les svati. Plusieurs années s’écoulèrent, tout à coup arrive un navire avec un message du doge. La lettre tomba sur les genoux d’Ivo, elle disait : « Lorsque tu enclos de haies une prairie, tu la fauches ou tu l’abandonnes à un autre, afin que les neiges d’hiver n’en gâtent pas l’herbe fleurie. Quand on demande en mariage une belle et qu’on l’obtient, il faut venir la chercher, ou lui écrire qu’elle est libre de prendre un nouvel engagement. »

« Jaloux de tenir sa parole, Ivo se décide enfin à aller à Venise ; il réunit tous ses nobles frères d’armes de Dulcigno et d’Antivari, les Drekalovitj, les Koutchi et les Bratonojitj, les faucons de Podgoritsa et de Bielopavlitj, les Vassoïevitj et toute la jeunesse jusqu’à la verte Lim. Il veille à ce que les iounaks viennent chacun avec le costume particulier de sa tribu, et que tous soient parés le plus somptueusement possible. Il veut, dit-il, que les Latins tombent en extase quand ils verront la magnificence des Serbes. — Ils possè-

  1. La pomme est encore pour les peuples slavo-grecs, comme au temps d’Hélène et du berger Pâris, le symbole de l’hymen et de la beauté.