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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/949

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chaque rocher : — S’il ne me tue pas, me prenant pour un Turc, car je suis enfant du Tsernogore. — Mais, en arrivant à la frontière, elle vit que la boula [1] déloyale avait amené avec elle son djever (parrain), qui, montant un grand cheval noir, s’élança furieux sur la veuve chrétienne. Celle-ci l’attend sans s’effrayer ; d’une balle bien dirigée, elle le frappe au cœur, puis lui coupe la tête ; alors, atteignant la boula dans sa fuite, elle l’amena liée à Tsousi, où elle en fit sa servante, l’obligeant à chanter pour endormir dans leur berceau les orphelins de Stanicha. Et après l’avoir eue ainsi à son service durant quinze années, elle renvoya la boula libre parmi les siens. »


L’étonnante énergie dont sont douées les femmes tsernogortses n’est pour leurs belliqueux époux qu’une raison de plus de les accabler de travaux. On les voit, portant des fardeaux énormes, cheminer lestement au bord des précipices ; souvent, comme si elles ne sentaient pas le poids qui les charge, elles tiennent à la main leurs fuseaux, et, tout en filant, causent entre elles. S’il passe un glavar (chef de famille ; ou quelque personne distinguée de leur propre sexe, elles ne manquent jamais de lui baiser la main, en s’inclinant très bas. Malgré cet état d’humiliation, la femme n’est point moralement le jouet de l’homme au Tsernogore, comme elle l’est trop souvent dans les pays civilisés. Ici elle est vraiment inviolable : c’est pourquoi elle se confie sans crainte même à l’inconnu, certaine qu’elle n’a à craindre de lui aucune action déloyale ; et, en effet, s’il osait tenter sa pudeur, la mort de l’un on de l’autre s’ensuivrait certainement. Une belle Tsernogortse ne conçoit point l’amour sans le mariage, ou sans le meurtre du séducteur. Les chansons populaires attestent qu’autrefois les guerriers de ce pays se faisaient un honneur de baptiser et d’épouser des femmes turques ; il n’en est plus ainsi : un Tsernogortse regarde une musulmane, même convertie, comme trop dégradée pour devenir sa compagne. Néanmoins, au milieu de la plus grande exaspération des partis, les femmes des deux peuples demeurent hors de cause et peuvent sans danger passer d’un pays à l’autre.

Après la femme, l’être le plus sacré pour les Tsernogortses, c’est le voyageur. Dans tout le pays, l’hospitalité s’exerce avec une exquise cordialité.

Demandez-vous un verre d’eau en passant à cheval devant la cour d’un paysan, il s’empressera de vous satisfaire et vous apportera même du vin s’il en a. Il est vrai qu’au seuil des cabanes, les gros et terribles molosses qui effrayaient il y a trente ans le co-

  1. Femme musulmane.