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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/947

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plusieurs centaines de maisons, où les habitans, tous alliés et du même nom, ne se distinguent entre eux que par leur prénom baptismal. Chaque famille a un chef qu’elle s’est choisi et qui la dirige. Cette vie patriarcale crée entre les parens la solidarité la plus étroite, et l’un d’eux ne peut être lésé sans que tous les autres ne prennent aussitôt sa défense. De là des vengeances héréditaires, des guerres entre familles, conséquences exagérées d’un principe éminemment conservateur. Le mal produit par ces guerres n’a heureusement pas été sans compensation ; elles ont fortifié chez le Tsernogortse le sentiment de sa dignité personnelle ; elles lui ont appris à regarder comme un grand malheur toute querelle avec ses compatriotes ; dans le feu de sa colère, on l’entend s’écrier : Ne ou krv, bog ti i sveti Iovan ! au nom de Dieu et de saint Jean, ne nous frappons pas ! — Une loi rendue par le défunt vladika peint la fierté de ces hommes : un Tsernogortse, dit cette loi, qui frappe un de ses concitoyens avec le pied ou avec le tchibouh, peut être tué par l’offensé sans qu’il y ait à cela plus de mal qu’à tuer un voleur pris sur le fait. Si l’offensé contient sa colère, l’offenseur devra lui payer cinquante ducats d’amende et autant aux staréchines du tribunal.

Il est peut-être superflu de dire qu’il n’y a point de mendians au Tsernogore. Dans les cas de disette, qui ne sont que trop fréquens, les indigens vont fièrement chez les riches demander à emprunter soit du pain, soit de l’argent, promettant de le rendre à époque fixe, ou bien ils mettent en gage leurs belles armes. Les boutiques de Boudva et de Kataro sont pleines d’armes qui, ainsi déposées, n’ont point été reprises.

La guerre contre les musulmans est pour ces montagnards presque une tache quotidienne ; vieillards et enfans, tous y courent avec enthousiasme comme au martyre. Les estropiés eux-mêmes se font porter à la redoute ; couchés derrière un roc, ils chargent les armes et tirent sur l’ennemi. Cette guerre est tellement meurtrière, qu’elle finit toujours par moissonner le plus grand nombre de ceux qui y prennent part. La mort qu’on ne rencontre pas sur les champs de bataille est regardée par ces braves comme le plus grand des malheurs ; les parens disent d’un malade enlevé de mort naturelle qu’il a été tué par Dieu, le vieux meurtrier ; — od boga, starog krvnika. La plus grande insulte qu’on puisse adresser à un Monténégrin se trouve exprimée dans ces simples mots : « Je connais les tiens, tous tes aïeux sont morts dans leur lit. »

Les moines même vont armés, combattent, et soutiennent dans