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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/940

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Le touriste allemand est presque nécessairement un gallophage. Quant à ce nom de gallophage, Franzozenfresser (mangeur de Français), pendant long-temps on a cru qu’il devait être pris dans un sens figuré ; il n’est que trop prouvé, pour moi, que cette signification est toute réelle, qu’il faut l’entendre au pied de la lettre, et qu’il est de ces hommes qui vivent et se nourrissent chaque jour de la substance la plus pure d’un certain nombre de nos compatriotes. Dans mon long séjour au bord du Necker, j’ai moi-même assisté plus d’une fois à ces effroyables festins de chair française. Tenez donc pour certain que la gallophagie est un état réel, une profession, une carrière de laquelle on vit, hélas ! matériellement beaucoup plus que spirituellement. Le gallophage reçoit dès les premières années une éducation particulière, à laquelle j’ai été secrètement initié. Dès l’âge de six mois, il doit grimper au mât, dans une salle de gymnastique, et casser le nez à toutes les poupées parisiennes qu’il rencontre sur son chemin. Vers six ans, il lui est enjoint de boire dans une sorte de verre taillé en forme de crâne romain, et que l’on appelle pour cela rcemer ; si par mégarde il prononce un mot d’origine française, sa carrière est manquée ; il vaudrait mieux pour lui cent fois renier son père. Chaque année, il doit allumer solennellement sur la plus haute montagne un feu de paille, à l’anniversaire de Leipsig, et s’enivrer religieusement le jour de la prise de Paris. Pour compléter cette éducation, il possède une bibliothèque spéciale, en papier gris, laquelle se compose invariablement des célèbres méditations gallophobes du licencié Wolfgang Menzel, des profondes conceptions marcomannes du docteur Iahn, le tout couronné par les inimitables poésies vandales de Louis de Bavière, qu’il doit apprendre par cœur et réciter tête nue, ventre à terre ; ces œuvres lues, s’il n’en meurt pas, le gallophage a achevé son éducation. Il peut partir pour la terre gauloise ; que dis-je ? il est parti. Il a franchi le Rhin ; il approche. Le libraire, fidèle Sancho Pança de ce chercheur d’aventures, a signé le contrat ; il le suit de loin, en trottinant, sur le chemin de Paris, ramassant et ensachant dans son bissac les menues observations et sublimes propos qu’inspire tout d’abord au maître un si notable changement de constellations et de tables d’hôte en passant la frontière. Dès le premier pas, il a jeté un regard sinistre sur les conducteurs de diligences, les estaminets et les institutions du royaume ; l’herbe cesse de croître sous ses pas ; rien ne l’arrête ; sa marche dans le fond d’une rotonde est rapide comme celle de l’invasion ; enfin le voilà ! La faible barrière de Paris s’est ouverte en gé-