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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/94

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Ils lui demandent pardon de sa mort, et lui adressent toutes sortes de tendres paroles.

« Mon bel ami, mon cher ours, ce n’est pas moi qui t’ai jeté par terre, ce n’est pas mon frère, c’est toi-même qui as chancelé dans ta marche, qui as posé le pied maladroitement, qui as déchiré ta belle robe. »

Ensuite ils le prennent par les pattes pour l’emporter et le prient encore de se rendre aussi léger que possible.

« Mon cher ours au large front, mon joli mangeur de miel, il faut à présent que tu fasses encore un petit bout de chemin. Lève-toi légèrement sur tes pattes, mets-toi en route, roi de la forêt. Nous allons te conduire dans une nombreuse société, dans une maison qui a des piliers d’or et des lambris d’argent. Nous te présenterons comme un digne hôte, comme un noble étranger, et tu seras très bien là, tu auras du lait à boire et du miel à manger. Viens donc, laisse-toi conduire, sois léger comme la feuille qui voltige sur l’eau, comme une petite branche d’arbre, comme l’écureuil de la forêt. »

En approchant de la maison, l’un des chasseurs sonne du cor. Toute l’assemblée écoute et demande ce que signifie ce son joyeux. Un de ceux qui sont là va au-devant des chasseurs et les interroge ; le chasseur répond fièrement Nous apportons le roi de la forêt. Et alors on entonne un cantique d’actions de graces

« Graces te soient rendues, ô Dieu, notre créateur, ô toi qui nous as livré la bête aux larges membres, qui as conduit dans notre demeure le trésor de la forêt ! Salut à toi, patte de miel qui t’avances sur notre seuil !

« Toute ma vie j’avais désiré, toute ma vie j’avais attendu l’heure où je te verrais venir ; je t’appelais comme on appelle une bonne moisson à la fin de l’été, comme le patin appelle la neige de l’hiver, comme la jeune fille aux joues roses appelle un époux !

« Je regardais matin et soir par la fenêtre, et je me disais : N’entend-on pas la rumeur de la chasse, le cor des vierges de la forêt ? n’amène-t-on pas le gros oiseau ? »

Les chasseurs demandent ensuite si tout est préparé pour recevoir cet hôte vénérable : on leur montre la chambre qui lui est destinée ; ils déposent l’ours sur un banc et célèbrent sa force, sa beauté. Cependant le feu pétille dans la cheminée ; l’ours est dépecé, jeté par morceaux dans la chaudière. On pose sa tête sur un pieu, on garde ses dents comme un trophée ; le soir, les poètes se mettent à chanter et ne se retirent que très tard, après avoir adressé, comme un témoignage de reconnaissance, au maître et à la maîtresse de la maison un nouveau chant.

Il y a plusieurs cérémonies du même genre pour les noces et les anniversaires. C’est l’opéra et le vaudeville de ces honnêtes paysans qui de leur vie n’ont vu un acteur ni un théâtre.

Souvent les femmes improvisent aussi des vers pour célébrer un mariage ou une naissance, pour déplorer la mort d’un être qui leur était cher, ou exprimer les pensées de leur amour. On a publié plusieurs pièces composées