Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/936

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


de métaphysiciens qui commence par Salomon et qui finit par le dernier privato-docent de Bonn, tu cherches des yeux tes compatriotes, Abeilard, Descartes, Malebranche, Pascal peut-être ! Malheureux, ils n’y sont pas, ni eux ni aucun de ton peuple. Courbe ton front, humilie-toi, et pleure sur l’anéantissement de ta race !

On comprend facilement quelle fut ma confusion le jour où je fis cette fatale découverte. Quoi ! tous nos penseurs effacés, abolis, d’un trait de pinceau, comme s’ils n’eussent jamais existé ! Je faillis succomber sous ce nouvel arrêt de proscription. Pourtant, après avoir médité quelque peu, je cherchai à me remettre. Ces artistes, me dis-je, ont la tête chaude ; ils se laissent facilement aller aujourd’hui à des impressions qu’ils condamneront demain. Voyons les philosophes ! Ces esprits graves ne sauraient tomber dans de pareils excès. Ce jour-là était précisément celui où venait de paraître le dernier volume de l’incomparable Manuel de l’Histoire universelle, par le très célèbre docteur et professeur Léo. C’est précisément ce qu’il me faut, ajoutai-je en moi-même : ce docteur Léo est un auteur grave ; sa réputation est universelle comme son sujet ; de plus, il est fameux pour sa piété. La religion l’aura sans doute adouci et disposé à l’indulgence. D’ailleurs, avant d’arriver à peindre l’histoire de la France et de la révolution, il s’est préparé à l’impartialité par la contemplation de tous les siècles, laquelle n’a pas rempli moins de quatre volumes d’introduction ! Une si lente préparation est un gage certain de calme et de sang-froid. Je vais goûter enfin le fruit le plus mûr de la philosophie. Dans cette disposition, j’entamai le volume, et j’avoue que bientôt les considérations générales sur la race celtique ne me présagèrent rien de très favorable. « La race celtique, dit cet admirable auteur, page 196, telle qu’elle s’est montrée en Irlande et en France, est mue toujours par un instinct bestial (thierischen triebes), pendant que nous, en Allemagne, nous n’agissons jamais que sous l’impulsion d’une pensée sainte et sacrée (heiligen verhaeltniss, heiligen gedanken). Comme un homme adonné à la boisson (wie dem trunk ergeben) profite de toutes les occasions pour amener les gens raisonnables à boire dans sa compagnie, tout de même nos voisins gaulois cherchent à entraîner les autres dans leur propre mouvement, pour donner un masque honnête à leur inquiétude ; mais sous ce masque perce toujours la pétulance unie à la vanité et à l’arrogance. » Lorsque j’eus achevé cette période, qui, dans l’original, est incomparablement plus belle, j’admirai docilement, comme je le devais, ce