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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/932

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ce nouveau style tudesque. Que penserait la Staël (die Stael), comme ils disent dans leur aimable langage, si elle entendait ce concert cynique contre lequel la Gazette d’Augsbourg vient si justement de réclamer ? J’espère qu’elle prendrait le parti d’en rire. Au milieu de ce hourra, nos poètes, nos critiques, nos publicistes, continuent de chanter, sur différens tons, l’éloge de la sentimentalité, de la blonde bonhomie, de la prude humilité de leurs confrères d’outre-Rhin. Ceux-ci ; étonnés indignés, de crier dans le désert, se hérissent de nouveau ; ils redoublent de fureur, ils déterrent, ils brandissent, par souscription, contre l’Occident, l’épée d’Arminius ; les rois de Prusse et de Ravière marchent contre nous, lance haute, à leur secours ; le premier fait de la cathédrale de Cologne un blokhaus contre les Gaulois. Post Franco-Gallorum invasionen, c’est l’inscription de guerre qu’il vient d’enfouir sous le porche. Le second ordonnance, dit-on, contre l’étude de la langue française, comme mère d’hérésie, bien à tort, selon moi, au moment où nous nous croisons avec lui pour abattre et extirper, sur la place de Strasbourg, la figure de ce Luther que nos yeux ne sauraient voir, en pays luthérien, et que ce pieux roi efface de son côté avec non moins de discernement dans le panthéon de l’Allemagne. Pour en tenir la place, il exhume les reliques d’Alaric, de Genseric, d’Odoacre, de Totila, tous bons chrétiens, excellens catholiques, vrais prêcheurs d’aumônes, parfaits teutomanes, qu’il canonise dans son Walhalla, à notre éternelle épouvante. Innocent badinage ! imagination d’enfant ! doux amour des ancêtres ! qui se sentirait le courage de troubler cette réunion de famille ?

La vanité allemande ne ressemble en rien à l’orgueil des Anglais ou des Castillans. Chez ces derniers, le sentiment de sa propre valeur est arrivé à une sécurité profonde ; il ne craint pas d’être dépossédé, et ce calme dans l’infatuation est accompagné d’une grandeur naturelle ; chez les Allemands, la vanité, de fraîche date, n’a aucune de ces jouissances. Toujours inquiète, toujours irritée, elle n’est pas sûre d’un seul moment ; tout lui fait ombrage ; elle n’ose ni se condamner ni se montrer ouvertement ; elle porte avec elle les inquiétudes du parvenu, au lieu du contentement d’un homme assis depuis longtemps dans la prospérité et la puissance. Pendant que les siècles ont déjà passé sur la gloire littéraire des autres peuples, que les époques d’Élisabeth, de Léon X, de Louis XIV, de Charles-Quint, sont consacrées, l’Allemagne sent, au contraire, que son âge de poésie est d’hier, qu’elle est la dernière entrée dans ce domaine de