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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/93

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chables. Impossible de le condamner sur un tel récit, impossible d’avoir le premier ; le sacristain paya les frais de la procédure, et sa tentative devint un nouveau sujet de moquerie.

Cette anecdote m’en rappelle une autre qui indique la même présence d’esprit. Un paysan fut traduit devant le juge sous la prévention de sorcellerie. — Eh bien ! mon brave homme, lui dit le juge, qui avait envie de prendre la chose au sérieux, on dit donc que tu fais toutes sortes de maléfices, que tu as formé un pacte avec le diable. — Ah ! mon digne monsieur, il ne faut pas écouter tous ces propos du peuple. Que ne dit-on pas de tout le monde, des gens les plus respectables, de vous-même ? — Eh bien ! que dit-on de moi ? — Je ne sais si j’ose… — Voyons, parle. — On dit, monsieur le juge, que, si je suis sorcier, vous ne l’êtes pas.

Dans certaines réunions, dans quelques solennités traditionnelles, les chants des paysans ont une forme dramatique, ils sont coupés par le dialogue, mêlés à diverses pantomimes, et deviennent en quelque sorte le motif d’une représentation scénique. Il y a quelques chants, par exemple, où l’on célèbre encore, comme dans les anciens temps, la fête de l’ours et des chasseurs. C’est une longue cérémonie qui attire dans une même maison toutes les familles du village, et dont le programme, demi-lyrique, demi-burlesque, égaie à la fois le vieillard et l’enfant, le maître et le valet. C’est une comédie à laquelle tous les assistans prennent part, ceux-ci par le chant qu’ils entonnent, ceux-là par le refrain qu’ils répètent, d’autres par leurs gestes ; une comédie qui a sa marche régulière, ses péripéties et son joyeux dénouement.

Lorsqu’un ours a été pris dans le piège, la nouvelle s’en répand aussitôt dans la communauté, et la fête commence. Deux hommes s’en vont chercher le lourd animal dans la forêt et chantent en marchant :

« Maintenant il faut prendre l’ours, s’emparer de ses poils d’or dans la paisible forêt, dans l’empire du vigilant Tuopio.

« J’ai été fort aussi dans un temps, fort et jeune comme beaucoup d’autres. Quand on s’assemblait pour la chasse, je m’avançais vers la tanière de l’ours, je serrais de près le vieux camard. À présent je suis vieux, mais la chasse me plaît encore, la chasse m’attire dans le royaume de Tuopio, dans la tanière du buveur de miel.

« Je quitte ma demeure et m’en vais sous les arbres. Mielekki, reine des bois, mets un bandeau sur les yeux de l’ours, une natte sur sa tête, mets-lui du miel sur les dents et du beurre dans la gueule, afin qu’il ne flaire pas les chasseurs et ne les voie pas venir. »

Puis ils s’adressent à l’ours comme s’il était encore en vie, et le prient de s’adoucir

« Ô toi, enfant de la forêt, enfant au large front et aux beaux membres arrondis, quand tu entends venir les fiers chasseurs, cache tes griffes sous tes pattes, tes dents dans ta mâchoire ! prends garde qu’elles ne bougent et ne nous fassent mal, et mon bon ours, mon bon mangeur de miel, sois gentil comme un coq de bruyère, doux comme une oie. »