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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/902

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donne la vie. De là les regrets et l’admiration du général Duvivier pour les ordres religieux. Ils avaient en même temps la discipline et la foi ; ils étaient vraiment organisés. On sent, en lisant l’ouvrage de M. Duvivier, curieux mélange de discussions techniques et de réflexions élevées, on sent que, dans les loisirs de son commandement, en face du désert et des Arabes, inspiré par le climat et par l’histoire, il a souvent rêvé aux grandes choses que pourrait faire sur cette terre d’Afrique un homme d’un esprit audacieux et ferme qui commanderait à des soldats disciplinés comme les nôtres et enthousiasmés comme les Arabes. Cet homme remuerait le monde, et il serait plus grand que Godefroy de Bouillon et que Fernand Cortez, car il aurait en même temps la science et la foi. C’est ainsi, en effet, que l’esprit polytechnique conçoit les héros, les faisant savans d’abord, inspirés ensuite, et combinant, si je puis ainsi dire, dans la grandeur du prophète et du législateur qu’il attend, la vérité de la science et la puissance de la foi. Le nouveau messie saura les mathématiques comme un élève de l’École ; mais, de plus, il sera inspiré par Dieu ; et, en cherchant à expliquer ce caractère du nouveau messie, je me souviens involontairement du personnage que Napoléon semblait vouloir jouer en Egypte, où il se donnait volontiers pour inspiré aux mahométans, et signait pour la France : Bonaparte, membre de l’Institut. Les réflexions que je viens de faire sur l’ouvrage de M. le général Duvivier ne touchent qu’à quelques-unes des idées de ce livre ; elles laissent de côté tout ce qui concerne la colonisation de l’Algérie qui est l’objet principal du livre. Mais ces idées sont curieuses, parce qu’elles sont en Afrique le premier symptôme d’une préoccupation religieuse qu’on s’attendait peu à rencontrer dans les camps, et parce qu’elles se ressentent à la fois des idées de notre temps et des inspirations particulières de l’Afrique : non que je veuille dire que nos officiers vont prendre en Afrique le goût de la théologie et devenir des controversistes. Je crois seulement que le voisinage du mahométisme, la nécessité de l’étudier pour comprendre les mœurs et les sentimens des Arabes, l’esprit de prosélytisme chrétien excité par la présence des adversaires du christianisme, la carrière immense ouverte au zèle de nos prêtres, je crois que mille causes diverses doivent remuer en Algérie l’esprit religieux. La guerre et la colonisation auront encore long-temps le premier rang en Afrique, mais la religion y aura aussi sa part. C’est là le seul enseignement que je veuille tirer aujourd’hui du livre de M. Duvivier.


SAINT-MARC GIRARDIN.