Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/89

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


même dans sa grace et sa puissance, dans ses douces harmonies et sa mâle beauté.

Un autre trait non moins caractéristique du Kalewala est la peinture continuelle du pouvoir de la magie et de ses redoutables effets. Le sampo, que Wæinemœinen et Ilmarinen ont un si grand désir d’enlever, après l’avoir donné à Pohiola, est un talisman magique qui répand le bonheur et la prospérité dans la demeure qui le possède. C’est par la magie que la mère de Louminkainen ressuscite son fils, c’est par la magie que les deux principaux héros du poème accomplissent leurs plus périlleuses entreprises, que la sorcière Louhi gouverne les élémens, dérobe le soleil et la lune, et épouvante les dieux eux-mêmes. Toute la longue lutte dont cette épopée raconte les vicissitudes n’existe point en réalité entre les fils des géans et les sombres habitans de Pohiola : elle est établie entre deux intelligences mystérieuses dont l’idée abstraite se révèle par des personnifications. L’une cherche la lumière, l’autre se plonge dans les ténèbres ; l’une et l’autre s’attaquent, se combattent par des moyens magiques, et c’est la magie qui donne la victoire.

Dans toutes les traditions des peuples du Nord, on retrouve ce caractère superstitieux, cette absorption de la réalité dans la fantaisie, de l’action positive dans le symbole merveilleux. La nature sombre et grandiose au milieu de laquelle ils vivent éveille en eux cette crainte instinctive d’où naît la superstition. Les brumes aériennes, les nuages épais amassés autour d’eux, leur montrent mille formes bizarres, mille figures errantes auxquelles leur imagination donne la vie et la pensée. Les élémens capricieux dont ils sont à tout instant victimes, les phénomènes étranges qui éclatent sans cesse sous leurs yeux, devaient nécessairement, avant les découvertes de la science, produire dans leur esprit une terreur inexplicable et des croyances surnaturelles.

Les anciens Islandais expliquaient les tremblemens de terre par les souffrances de Loki, comme les Grecs par les souffrances des géans. Leur tonnerre était le char d’airain du dieu Thor roulant sur les nuages, et leurs conteurs de sagas parlent constamment des trolles qui prédisent l’avenir, des armures magiques fabriquées par les nains. Odin lui-même, dans le chant de l’Edda qui lui est attribué, dans le Havamal, vante le pouvoir des incantations, le redoutable effet des runes.

Chez eux pourtant la force physique l’emportait sur la force intellectuelle. Aux yeux de cette race de pirates aventureux, le courage était la plus belle des vertus, le butin enlevé à l’ennemi après une longue bataille le plus noble des trophées. Le berserkir s’acquérait un renom illustre par ses duels sanglans ; le fier vikinger, appuyé sur son glaive, bravait audacieusement le pouvoir des princes et défiait, comme Ajax, les dieux eux-mêmes.

Les Finlandais, doués d’une humeur moins belliqueuse, dominés de côté et d’autre par des tribus guerrières, et vivant d’une vie retirée et sédentaire, cherchaient dans les rêves de leur esprit, dans les mystérieuses combinaisons des paroles cabalistiques, un soutien pour les heures de danger, une arme