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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/876

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à une armée européenne. L’Angleterre, qui, de toutes les nations du monde, est celle qui redoute le moins la concurrence, n’a pas d’intérêt à organiser contre elle une sorte de ligue permanente dans un pays aussi éloigné et en réalité si puissant, et cela pour obtenir un privilège qui ne lui serait pas très utile, et qu’il lui serait si difficile de défendre.

Non : dans peu d’années, la Chine, avec ses trois cents millions de producteurs et de consommateurs, sera un champ ouvert au commerce du monde entier, et il sera alors curieux d’observer les effets de ce vaste et nouveau marché. Celui qui voudrait dès ce moment les prévoir, les décrire, s’imposerait une tâche difficile. Il y aura là des complications qu’il n’est pas aisé de démêler sans le secours des faits et de l’expérience. Il ne faudrait pas seulement tenir compte des conditions physiques et atmosphériques de la Chine, de ses institutions politiques, des goûts et des habitudes des consommateurs chinois ; il faut aussi ne pas oublier qu’il y a là un peuple actif, laborieux, industrieux, une race qui ne brille pas peut-être par l’invention, mais qui possède à un degré éminent le talent de l’imitation. Il se peut que plusieurs de nos industries se naturalisent en Chine, et que les producteurs chinois deviennent pour nous des rivaux formidables, et sur leur propre marché et sur des marchés étrangers. Nous avons entendu des esprits chagrins s’effrayer déjà de ce lointain danger, de cette nouvelle concurrence. Que les pessimistes sont à plaindre ! Ils n’ont pas une minute de repos, pas un instant de joie ! Pour nous qui sommes toujours attachés à ces vieilles maximes dont les grands esprits de nos jours ne tiennent plus aucun compte, pour nous qui en sommes toujours à croire que celui qui vend achète, et réciproquement, nous ne voyons dans les futures productions chinoises, quelles qu’elles soient, que de nouvelles richesses qui auront besoin de se répandre, de se distribuer, de s’échanger. Que les Chinois nous fournissent du thé ou de la soie, de la porcelaine ou des couleurs, ils n’en prendront pas moins en retour nos produits ; et si, dans leur production, ils songent aux goûts et aux habitudes de la France, nous songerons, dans la nôtre, aux goûts et aux habitudes des Chinois. Le commerce et l’industrie ont aujourd’hui une étrange prétention c’est qu’on ne les dérangera jamais, qu’on ne les poussera jamais hors de leur ornière. A les entendre, le commerce n’est pas fait pour le monde, mais le monde pour le commerce. Le monde s’avise-t-il de changer, de se modifier, d’éprouver de nouveaux besoins ? c’est le monde qui a tort. C’est exactement le langage de ces vieux gouvernemens qu’on a bien vilipendés, et messieurs de l’industrie et du commerce n’ont pas été les derniers à leur courir sus. Les gouvernemens aussi disaient que les peuples étaient faits pour les gouvernemens, et non les gouvernemens pour les peuples ; les peuples s’éclairaient, grandissaient, ne pouvaient plus se tenir dans leurs langes ; les peuples avaient tort. Au surplus, il ne faut pas trop s’alarmer de cette croisade des intérêts particuliers. Non contens de régner dans le monde extérieur, dans le monde des faits, ils voudraient aussi envahir et gouverner le monde des idées. Ce n’est là qu’un anachronisme ridicule. On peut encore aujourd’hui