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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/87

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Un jour, il s’en allait à travers champs, la tête baissée, songeant à la joie qu’il éprouverait à faire vibrer encore les cordes mélodieuses. Il aperçoit un bouleau solitaire qui soupire et pleure, il lui demande d’où vient sa tristesse, et le bouleau lui répond : « Je pleure de me voir ainsi abandonné sans appui dans ce lieu funeste. Souvent, pendant l’été, les bergers impitoyables me torturent et me lacèrent. Ils déchirent mon écorce blanche, ils épuisent ma sève. On frappe sur ma tige, on coupe mes rameaux. Trois fois déjà, dans le cours de cette saison, la hache cruelle est tombée sur ma tête, sur mes flancs et sur ma couronne. Voilà pourquoi je pleure, et toute ma vie je pleurerai d’être abandonné sans soutien, dans ce lieu funeste, à l’approche du rude hiver. Chaque année la douleur me change, ma tête est pleine de sollicitude, et ma face pâlit aux jours froids, à la triste saison. Le vent d’orage me dépouille de mes feuilles, j’aurai froid quand viendra l’hiver, je serai faible et nu, exposé aux frimas et à la tempête. — Console-toi, lui dit le dieu compatissant ; je veux changer ta douleur en joie, je veux faire résonner harmonieusement tes rameaux. » Et avec les branches du bouleau, Wæinemœinen se façonne une nouvelle harpe ; puis il erre encore à travers champs, et rencontre une jeune fille qui soupire et murmure une parole d’amour. — Jeune fille, lui dit-il, fais-moi un doux présent ; donne-moi six de tes cheveux. Elle penche la tête en riant, lui donne les beaux cheveux longs qu’il demande, et il en fait des cordes pour sa harpe, et il chante avec bonheur. Les coteaux s’inclinent dans la vallée pour l’entendre, les montagnes de cuivre tressaillent, les rocs répètent ses accords, les vieux troncs d’arbres dansent en cercle autour de lui. Son chant résonne dans six villages, dans sept paroisses. L’aigle, en l’écoutant, oublie sa couvée dans son aire, et les larges pins se courbent humblement quand le dieu de la poésie passe sous leurs rameaux.

Mais voilà qu’un nouveau dieu apparaît avec sa pure auréole sur la terre de Wæinemœinen. Une loi de paix et d’amour efface la loi sévère des géans ; un essaim d’anges et de chérubins dissipe par son souffle les derniers nuages de Pohiola, les sombres brumes de l’olympe finlandais. Les poètes du Kalewala ajoutent un hymne pieux à leur épopée païenne : ils chantent avec une grace idyllique, avec une naïve hérésie, avec un singulier mélange de souvenirs anciens et de croyances nouvelles, la naissance du Sauveur, la vierge Marie, la douce Mariette.

Mariette est une jeune et tendre bergère, qui s’en va sous un ciel sans tache, à travers les vertes vallées. Les champs s’émeuvent à son aspect, les arbres l’appellent sous leur ombre, les fleurs la regardent avec amour, les petits fruits de la prairie lui sourient et lui disent : Viens, oh ! viens nous cueillir. Mariette s’arrête près d’une baie savoureuse et lui dit : Monte sur mes pieds. La baie se détache de sa tige et se pose sur les pieds de la bergère. Monte à ma ceinture, dit encore la vierge sainte, monte à mes lèvres. La baie monte, monte, et entre dans la bouche pure de Mariette, qui, par le suc de la petite plante, devient mère. Quand elle se sent près d’enfanter, elle prie la femme