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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/861

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et que Rubini couronnait d’une si magnifique péroraison, sur le mi-bémol suraigu. Le finale aide la grandeur : l’invocation du pasteur, appelant les bénédictions du ciel sur cette multitude souffreteuse qui s’en va chercher fortune loin du pays, se distingue par une certaine ampleur de style dont l’accent pathétique du vieux Lablache rehausse encore la majesté. Les adieux que ces braves gens s’adressent les uns aux autres sont d’une expression touchante, et lorsque la musique, un moment suspendue, se ranime à la voix des pauvres exilés saluant leur famille une dernière fois du haut de la colline, cette reprise ne laisse pas que de produire une assez vive sensation. — Le second acte se compose de trois duos se succédant presque sans interruption, duo entre Linda et le marquis de Boisfleuri, duo entre Linda et Pierotto, duo entre Linda et son vieux père qui reconnaît sa fille et la maudit. Voilà qui s’appelle entendre merveilleusement l’économie d’un poème d’opéra, et l’auteur du libretto a droit à bien des éloges pour la sagacité tout ingénieuse avec laquelle il a distribué ses morceaux. Nous n’avons certes point l’habitude de nous montrer fort exigeant à l’endroit des poètes d’opéras. Nous consentirions volontiers à leur passer l’absurdité de l’intrigue et l’extravagance du dénouement ; mais au moins qu’ils taillent leur besogne en conscience, et, puisque tout leur mérite consiste à disposer des thèmes pour la musique et à lui ménager des effets, qu’ils tâchent de s’en acquitter avec aptitude. Le musicien, ayant à dévider ce chapelet, s’est efforcé de se tirer d’affaire par les contrastes et de marquer chacun de ces duos d’un caractère bien distinct ; ainsi le premier voudrait être bouffe, le second pathétique, le troisième dramatique et passionné. Malheureusement, si l’expression varie, la forme ne change pas, et cette éternelle coupe italienne, qu’on veut bien se résigner à prendre en patience à condition que le maestro n’en abusera point, ces andantes, ces adagios, ces strettes, qui reviennent coup sur coup avec une périodicité désespérante, finissent par vous paraître insupportables et mettraient au défi le dilettantisme le plus furieux. Je ne m’arrêterai pas sur la scène de folie, composition rédigée avec art, admirablement sentie et chantée par la Persiani, dont la voix a des délicatesses infinies pour rendre les mille nuances de ces sortes de pièces, mais qui, selon nous, a le tort impardonnable d’arriver à la suite de tant d’autres. On devine qu’après les grandes scènes si minutieusement détaillées d’Anna Bolena et de Lucia, M. Donizetti n’avait rien de bien neuf à nous chanter sur ce sujet ; aussi s’en est-il tenu au thème usité, à ces trois ou quatre motifs cousus ensemble par des trilles et des gammes chromatiques, lambeaux d’un habit d’arlequin et qui représentent assez, en musique, cette jaquette bigarrée dont s’affuble dans les mascarades la folie allégorique, l’autre folie, celle qui porte les grelots. En général, il est temps que les compositeurs du rang de M. Donizetti abdiquent ces façons d’agir par trop routinières et laissent aux écoliers qui débutent ces procédés dont le public a désormais le secret, et grace auxquels un dilettante tant soit peu exercé, sitôt qu’il voit la prima donna porter la main à son front