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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/85

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accords. L’aigle vient des régions élevées, le vautour descend des nuages, la mouette s’arrête sur les vagues, le cygne sort des lacs ; les petits pinsons, les alouettes et les serins accourent se percher sur les épaules du dieu.

« Le soleil avec ses rayons éblouissans, la lune avec sa douce lumière, s’arrêtent dans le ciel et éclairent la harpe.

« Il n’est pas un animal vivant dans les eaux qui n’agite ses nageoires et ne s’approche pour entendre. Les saumons et les truites, les brochets et les phoques accourent à la fois ; les petits poissons glissent jusque sur les bords de l’onde et s’arrêtent pour écouter le chant de Wæinemœinen.

« Atho, le roi des vagues, le vieillard à la barbe verte, s’avance sur son siège de nacre ; la belle reine des eaux peignait avec son peigne d’or ses longs cheveux et les essuyait avec une brosse d’argent. Lorsque le chant harmonieux arrive à son oreille, le peigne d’or tombe de ses doigts, la brosse d’argent s’échappe de ses mains ; elle s’élance en toute hâte, s’élève au-dessus des flots, et, la poitrine appuyée contre un roc, écoute, ravie, les sons de la harpe, les merveilleuses mélodies du chant.

« Il n’y a pas un héros, pas un homme au cœur endurci, pas une femme qui ne soit émue jusqu’aux larmes. Les jeunes et les vieux pleurent, et ceux qui sont mariés et ceux qui ne le sont pas, et les garçons, et les filles, et les petits enfans : tous pleurent en écoutant les touchantes harmonies de la harpe finlandaise. Wæinemœinen pleure aussi ; la source des larmes s’ouvre doucement dans son cœur, les larmes s’amassent sous sa paupière et coulent plus nombreuses que les fruits de la forêt, que les têtes d’alouettes, que les veufs du coq de bruyère ; elles roulent sur ses larges joues, sur sa forte poitrine, sur ses genoux et sur ses pieds ; elles pénètrent à travers ses cinq camisoles de laine, ses six ceintures d’or, ses sept robes bleues, ses huit vêtemens de vadmel : elles roulent sur les rives de l’onde, et de ces rives elles tombent dans les flots limpides où elles se changent en perles. »

J’éprouve un grand regret à rendre si mal, dans une prose décolorée, cette page du Kalewala, qui, avec la mélodie, la richesse d’images des vers finlandais est sans contredit, une des plus belles et des plus ravissantes pages qui existent dans la poésie ancienne et moderne.

Le chant achevé, Wæinemœinen pose la harpe dans le bateau, s’avance vers Pohiola, et déclare qu’il veut avoir la moitié du sampo. — Non, lui dit Louhi, on ne peut partager l’hermine, et l’écureuil est trop petit pour trois. Wæinemœinen plonge par sa magie, tous les habitans de la maison dans un lourd sommeil. Les héros s’emparent du sampo, l’emportent dans leur barque et s’élancent gaiement sur la mer. Trois jours après, ils approchent de leur but, ils distinguent les portes de leur demeure, Wæinemœinen entonne un chant joyeux. Une des servantes de Pohiola l’entend, pousse un cri, et tout le monde s’éveille. Louhi court à l’endroit où était caché son sampo, et ne le trouve plus. La sorcière implore le secours du puissant Ukko, elle le prie de jeter sur la route des voyageurs un de ses plus terribles orages, Ukko exauce ses vœux :