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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/815

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lupté, la prison ou l’échafaud leur inévitable fin. Tous les jours, devant les tribunaux, ils épouvantent l’auditoire moins encore par leurs méfaits que par l’insolence de leur langage et le cynisme de leurs gestes. Certains quartiers, certaines rues, certaines maisons, les reçoivent habituellement ; d’affreux repaires sont le théâtre de leurs orgies ; des logeurs leur louent des bouges mal propres où ils passent les nuits pêle-mêle ; si cette ressource leur échappe, ils fuient dans la campagne et trouvent dans les carrières un sinistre asile, ou bien ils errent dans les rues, évitant la patrouille qui les poursuit, épiant l’habitant désheuré qui leur livrera sa bourse. Ils se sont fait une langue à part, déjà vieille, que Cartouche parlait, et qui s’enseigne dans les bagnes et s’y transmet d’une génération à l’autre. C’est ainsi que vivent pour la plupart les forçats évadés et les libérés qui ont rompu leur han, tous ceux enfin dont la vie est une perpétuelle violation des lois ; ils se connaissent entre eux, se soutiennent, se concertent et préparent ensemble les attaques nocturnes, les escalades, les brigandages, dont ils vivent. Cette détestable industrie se répartit selon les capacités diverses : le crime a ses spécialités et suit la règle économique de la division du travail. Toutes les variétés du vol, la filouterie, l’escroquerie, l’attentat avec violence, fournissent leur contingent. Les uns sont chargés de découvrir les occasions du larcin, les autres de l’exécuter ; l’intelligence et la force se partagent les rôles. Certains exploits sont préparés de longue main, étudiés, combinés avec un soin redoutable et des précautions effrayantes. Des recéleurs accrédités tiennent toujours allumés des fourneaux sur lesquels l’or et l’argent non monnayés, la vaisselle, les bijoux, sont immédiatement mis au creuset et convertis en lingots ; ils possèdent dans leurs rangs des serruriers pour fabriquer les fausses clés, des cochers de voitures publiques pour opérer les transports, des faussaires pour contrefaire les écritures ; ils envoient leurs affidés reconnaître la disposition des appartemens, prendre l’empreinte des serrures, compter les membres de la famille, étudier ses habitudes ; ils provoquent des attroupemens sur la voie publique, soit qu’ils engagent une dispute, soit qu’ils y établissent un chanteur ou une troupe de saltimbanques, et la curiosité sans défiance leur paie son tribut. L’étranger crédule tombe dans leurs filets ; le caissier sans expérience voit son sac d’argent s’échapper avec le voleur qui le lui ravit ; la voiture chargée de marchandises, si son guide la quitte un seul instant, est aussitôt dévalisée. L’étalage extérieur de la boutique leur est une proie toujours offerte. Au foyer des théatres, aux ser-