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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/81

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vieillard, à sa langue acérée et lourde comme une pierre, aux froides paroles du beau-frère, aux propos moqueurs de la belle-sœur. Si le vieillard est fougueux comme un sanglier, et sa femme farouche comme un ours, si le beau-frère est acerbe comme un serpent, et la belle-sœur aiguë comme un clou, il faut que tu leur montres la même patience, la même humilité que si tu te trouvais devant ta propre mère ; il faut que tu aies la même soumission envers le vieillard, le même respect envers le beau-frère.

« Écoute, mon enfant, les paroles de la vieille femme. Il ne faut pas qu’une maîtresse de maison reste toujours à la même place ; elle doit visiter la grange, entrer dans la chambre où l’enfant pleure, le pauvre petit enfant qui ne peut pas parler, qui ne peut dire s’il a froid ou s’il a faim, jusqu’à ce qu’un ami lui vienne, jusqu’à ce que la voix de sa mère arrive à son oreille. »

La bonne mère se tourne ensuite vers le jeune époux et lui dit : « Fiancé, mon bon frère, il ne faut pas que tu emmènes notre douce colombe pour lui faire souffrir le besoin, pour qu’elle pétrisse du pain d’écorce de bouleau, ou des gâteaux de paille. Il faut que tu l’emmènes dans une riche maison, pour tirer le grain de l’armoire, pour manger des gâteaux avec de la crème, pour goûter un pain de froment, pour pétrir une pâte pure.

Fiancé, mon bon frère, il ne faut pas que tu enseignes à notre douce colombe le chemin qu’elle doit suivre avec le fouet du maître ; il ne faut pas qu’elle soupire sous la corde, qu’elle pleure sous la verge, qu’elle gémisse sous la lanière. Songe à ses fraîches années, songe à son cœur de jeune femme. Donne-lui tes leçons avec calme. Instruis-la quand la porte est close, instruis-la par la parole la première année, par le regard la seconde, par le geste léger la troisième. Si alors elle ne répond pas à tes vœux, tire un jonc du marais, une plante sèche des champs, touche-la avec la pointe d’une baguette, châtie-la avec un roseau, avec une branche d’arbre couverte de laine.

« Si alors elle ne t’obéit pas, prends une verge dans la forêt, prends une branche de bouleau, cache-la sous ton habit, afin que les habitans d’une autre maison ne puissent la voir ; frotte-lui les épaules, assouplis-lui le dos. Ne la frappe point sur les yeux ni sur les oreilles, de peur qu’en voyant son visage meurtri, le beau-père et le beau-frère ne demandent si elle a été attaquée par le sanglier et maltraitée par les ours. »

La jeune fille cependant pousse de longs soupirs. La douleur est dans son ame, les larmes coulent de ses yeux. Elle éclate en sanglots et dit : « Je n’ai pas été autrefois plus malheureuse que les jeunes filles, ni plus pâle que les poissons du lac. A présent, je suis plus malheureuse que les autres jeunes filles, et plus pâle que les poissons du lac.

« Comment récompenserai-je ma mère du lait dont elle m’a nourrie et mon père de sa bonté ? Je te remercie, mon père, de l’asile où tu m’as élevée, des alimens que tu m’as donnés. Je te remercie, ma mère, toi qui m’as bercée dans mon enfance, portée toute faible dans tes bras, et nourrie de ton sein. Je vous remercie, braves gens de la maison, ô mes amis d’enfance, vous avec qui j’ai vécu, avec qui j’ai grandi dans mes belles années.