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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/777

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Mon costume ne peut être prêt, et Lili ne va pas au bal. Je voudrais pouvoir me présenter à toi tel que je suis, seigneur Dieu ! En un pareil changement, toujours le même ! »

Du 16. — « Des songes presque funestes m’ont inquiété toute la nuit. Ce matin encore, en m’éveillant de bonne heure, j’avais peine à les secouer ; mais sitôt que j’ai vu le soleil, j’ai sauté à bas du lit et me suis promené de long en large dans la chambre ; j’ai caressé mon cœur si doucement, si doucement ! je me suis senti plus léger, et la conviction m’est venue que je guérirais, et que de moi sortirait encore quelque chose ! Bon courage ! donc, Auguste ! — Ne nous en remettons pas à la vie éternelle ; ici encore nous pouvons être heureux, ici encore il me reste à voir Auguste, la seule jeune fille dont le cœur batte vraiment dans mon sein.

« Trois heures et demie après-midi. — Matinée ouverte et bonne ; j’ai fait quelque chose pour Lili ; elle avait du monde, et, comme une espiègle qu’elle est, m’a joué le tour de me pousser, en sortant de table, au milieu d’un cercle d’étrangers et de connaissances. Je pars à l’instant pour Offenbach, afin de ne pas la rencontrer ce soir au spectacle, demain au concert. J’emporte ma lettre, que je continuerai là-bas.

« Offenbach, sept heures. — Chère Auguste ! — me voici encore à cette table où je vous écrivais avant d’aller en Suisse. Un jeune couple, marié seulement depuis huit jours, loge dans la chambre voisine, et j’entends soupirer sur son lit une jeune femme qui languit déjà dans l’espoir si doux d’être bientôt mère. Adieu pour ce soir ; il est nuit, et le Mein brille entre ses rives sombres.

« Offenbach, dimanche, dix heures du soir. — Journée pénible et triste en nie levant, j’étais bien. J’ai écrit une scène de mon Faust ; ensuite j’ai perdu deux heures, après quoi je suis allé faire ma cour à une jolie fille dont tes frères t’auront parlé, et qui est bien la plus singulière créature que je connaisse. J’ai mangé, dans une compagnie où je dînais, une douzaine de petits oiseaux, aussi vrai que Dieu les a créés ; puis je me suis promené sur le fleuve en dirigeant moi-même le canot (j’ai la fureur d’apprendre à naviguer), puis j’ai joué deux heures au pharaon, et nie suis attardé deux autres heures à converser avec de braves gens, et maintenant me voici à ma table pour te dire bonsoir. Et cependant que d’angoisses et de troubles ! Comment te dire ce que j’éprouvais au milieu de ces distractions. Je n’ai pas cessé de souffrir ; j’étais comme un rat qui a mangé de l’arsenic : il court dans tous les coins, absorbe toute humidité, dévore tout ce qu’il rencontre sur son passage, tandis qu’une flamme intérieure, qu’une ardeur mortelle, inextinguible, lui consume le sang [1]. Et dire qu’il y a huit jours Lili était ici, et que je m’oubliais à cette heure dans la plus affreuse, la plus solennelle, la plus douce crise où

  1. Il parle, dans une des lettres précédentes, d’une scène de Faust qu’il vient d’écrire ; ne serait-ce pas la scène des joyeux compagnons dans la taverne d’Auerbach, ou cette idée se trouve reproduite mot pour mot dans la fameuse chanson du rat :

    Sie fuhr herum, sie fuhr heraus
    Und soff aüs allen Pfützen,
    Zernagt’s, zerkratzt das ganze Haus
    Wollte nichts ihr Wüthen nützen,
    Sie that gar manchen Aengstesprung,
    Bald hatte das arme Thier genüng
    Als hatte es Liebe im Leibe.

    Maintenant est-ce la prose de l’amant que le poète a rimée, ou l’amant aurait-il par hasard fait servir l’inspiration du poète à ses divagations sentimentales ? Il y a là plus qu’une question de date à éclaircir.