Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/770

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



A Zurich, Goethe se sépara de ses compagnons de voyage pour aller rendre visite à Lavater. Déjà un an auparavant (1774), le philosophe suisse et le jeune chantre de Werther s’étaient vus sur les bords du Rhin, mais seulement en passant, et sans qu’il leur fût resté de ces relations toutes superficielles autre chose qu’un vif désir de se revoir. Goethe fait allusion dans une de ses poésies à cette rencontre de table d’hôte, et raconte comme quoi, placé entre Lavater et Basedow, il dévora une poularde, tandis que ses voisins de droite et de gauche se disputaient sur un point de théologie [1]. Quoi qu’il en soit, ses rapports avec Lavater ne datent que de cette visite. « Notre premier, notre unique sujet de conversation, dit Goethe, fut sa Physionmnique. » A cette époque, Lavater mettait la dernière main à son fameux ouvrage. Voyant venir à lui un grand poète de si bonne volonté, il s’empressa de l’initier dans tous les mystères de son système, lui livra ses dessins et ses manuscrits, et l’enflamma s bien, que Goethe en contracta pour le reste de ses jours une véritable fièvre de silhouettes, qui finit à la longue par n’être plus qu’intermittente, mais qui ne le quitta jamais complètement.

Cependant une soif d’émotions romantiques, un besoin de s’oublier lui-même, ne tardent pas à l’entraîner dehors. A la place des Stolberg, qu’il a perdus en route, un nouveau compagnon se présente. Celui-ci, jeune homme de vingt ans, Allemand d’origine, vivant en Suisse à la source de cette doctrine réformée dont il doit devenir le ministre, amoureux de la nature et des beaux vers, conviendra mieux aux sentimens qui l’affectent. Dès-lors voilà les deux amis en campagne, les voilà escaladant les neiges éternelles, sillonnant les lacs, visitant les cantons, bien-venus partout, grace à l’hospitalité que les lettres de Lavater leur ont ménagée. Cela durait ainsi depuis un mois, quand un beau jour, sur le sommet du Saint-Gothard, l’idée vint à Goethe de descendre en Lombardie. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble qu’on pourrait citer telle circonstance, où l’esprit de l’homme, après avoir pris un parti, se sent plus irrésolu que jamais. En ce moment, la force de décider ce qui va suivre n’est plus en nous, mais dans le passé, dont les impulsions se ravivent et nous forcent à leur obéir. Goethe ici me servira d’exemple. Placé entre l’Italie et l’Allemagne, près de franchir la limite qui sépare le sol poétique du sol natal, il hésite et reste comme suspendu. Ne vous

  1. </poem>Und er behaglich unterdessen Hatt einen Hahnen angefressen.</poem>