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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/747

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de la Néva et celui de la Perspective de Newsky. La Néva est l’un des plus beaux, des plus majestueux fleuves qui existent. Il sort du lac de Ladoga, et, presque à sa source même, porte de gros navires. Pareil à la grande cité qu’il arrose, il surgit et se déroule au loin tout d’un coup ; comme elle, il a été long-temps ignoré, et, comme elle, il a aujourd’hui un nom européen. C’est un fleuve actif et aristocratique, qui ne s’endort point sur le sable d’une grève déserte, et n’arrose pas d’obscures cabanes. Des quais splendides l’enferment dans leur double rempart, des phares et des palais bordent de chaque côté son onde limpide, des flèches dorées scintillent sur ses flots comme des étoiles. Si à quelque distance de Pétersbourg il se divise lui-même en plusieurs branches, si les rivières qui sortent de son lit s’en vont de côté et d’autre courir comme des enfans capricieux, elles ne compromettent pas la dignité de leur origine ; elles enlacent dans leurs contours comme dans un bracelet d’argent les îles où se rassemble chaque été la haute société de Pétersbourg ; elles serpentent le long des parcs impériaux et le long des frais cottages, au pied des tilleuls embaumés et des lilas en fleurs. La principale branche du fleuve poursuit cependant sa course solennelle ; elle s’en va porter à la mer les denrées nationales et en rapporte les livres, les œuvres d’art et d’industrie de l’Europe occidentale, qui se répandront ensuite par des canaux, par des lacs, jusque dans les provinces les plus reculées de l’empire, Pétersbourg est le principal foyer de la civilisation européenne en Russie, et la Néva est la route féconde par laquelle cette civilisation arrive avec les bâtimens à voiles et les bateaux à vapeur, avec les cargaisons de marchands et les voyageurs.

L’été, à cette heure si douce, dans les contrées du Nord où le soleil descend lentement à l’horizon et ne disparaît dans sa couche de pourpre que pour se relever bientôt plus pur et plus riant ; quand la nature entière semble tout à la fois voilée par une gaze diaphane et éclairée par un crépuscule d’or et d’argent, qui répand sur les bois, sur les eaux, sur les plaines, les nuances les plus insaisissables et les teintes les plus suaves ; qu’il est beau de voir du milieu des larges ponts qui la traversent, entre les hauts édifices qui la dominent, cette Néva sillonnée par des navires et des chaloupes, poursuivant en silence son cours imposant, rassemblant sur ses vagues profondes les hommes et les œuvres de deux hémisphères, lien de la nature entre des régions divisées, instrument de Dieu dans le progrès de ses lois humanitaires ! Mais j’oublie que M. de Maistre a dépeint dans de charmantes pages ce même tableau ; je le copierais maladroitement en essayant de le reproduire.

Ce fleuve, si pur, si vénéré, est pourtant, comme le Rhône à Lyon et l’Y à Amsterdam, une cause perpétuelle d’effroi, au printemps, par le charriage de ses glaces ; en automne, par ses inondations. En 1726, 1752, 1777, il bondit sur ses rives, et entraîna dans son débordement impétueux tout ce qui se trouvait sur son passage. En 1824, il menaçait la ville d’une dévastation entière. Les habitans effrayés montaient sur les toits, cherchaient un refuge sur la cime des arbres ; c’était une vraie scène du déluge on a mar-