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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/743

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Et pourquoi d’ailleurs se préoccuperaient-ils d’un vain souci, ces honnêtes boutschniks ? Les voleurs de Pétersbourg sont les voleurs les plus délicats qui existent. Ils n’exercent point leur métier avec la hache et l’effraction ; ils ne frappent pas et n’assomment pas leur victime. Fi donc ! ce sont là des cruautés auxquelles ils n’osent pas même songer. Non ; ils vous enlèvent d’une main légère votre bourse ou votre portefeuille, ils glissent en passant une petite lame sous voire gilet, et voilà votre chaîne de montre partie. Les Spartiates, ces sages républicains qui se faisaient une loi d’honorer tous les genres de mérite, tantôt par un titre pompeux et tantôt par l’ostracisme, n’auraient pas manqué de récompenser des filous si experts, et les bons boutschniks, qui ne sont pas assez riches pour leur donner eux-mêmes cette récompense, les laissent du moins poursuivre en paix le cours de leurs exploits. Une fois qu’on sort des difficiles parages du monde politique, il y a dans l’ame de la police de Pétersbourg une sorte de commisération paternelle vraiment touchante. Il semble qu’elle se dise chaque matin, en s’éveillant et en reprenant l’exercice de ses fonctions : Il faut que tout le monde vive ; et elle enveloppe dans cet axiome charitable les filous et les voleurs, pourvu qu’ils se conduisent décemment et qu’ils ne fassent pas de bruit. Le premier jour de mon arrivée à Pétersbourg, mon compagnon de voyage rencontra dans l’église de Kasan un de ces industriels ambulans, qui, jugeant à la rotondité de sa poche qu’il portait là un fardeau trop lourd, se fit un devoir de l’en délivrer, et lui enleva un portefeuille renfermant six cents roubles. Le pauvre voyageur, privé ainsi d’une somme dont il comptait faire un tout autre usage, s’adressa à plusieurs habitans de Pétersbourg, et leur demanda quel moyen il devait employer pour la recouvrer : il lui fut répondu que toute démarche serait inutile, que la police le soumettrait à une foule de formalités fatigantes, coûteuses et ne lui rendrait rien.

Le voyageur qui tient quelque peu au bien que la fortune lui a départi doit se tenir sur ses gardes dans un hôtel comme dans une petite forêt de Bondi, ne laisser, quand il sort, sur sa table que ce qui ne peut tenter aucune cupidité, mettre un double cadenas à sa malle, et fermer sa porte à double tour. Ces hôtels ont encore un autre inconvénient, non moins pénible à supporter ; c’est une saleté dont on ne trouverait peut-être pas d’exemple dans les plus obscures posadas de l’Espagne. Je demeurais, à Pétersbourg, dans un hôtel que l’on m’avait indiqué comme un des meilleurs. Tous les sept ou huit jours, quand mon moujik, las de bâiller sur l’escalier, ne savait plus que faire, il venait relever la couverture de mon lit, versait un peu d’eau fraîche dans ma cuvette, et s’en allait enchanté d’avoir accompli de telles merveilles. Quant à nettoyer une commode, essuyer un fauteuil, c’était une œuvre par trop indigne de lui ; il laissait paisiblement les flots de poussière s’amasser sur les meubles.

Quel contraste entre ces hôtels si sales, si déplaisans, et les grandes et majestueuses rues de Pétersbourg ! On a tant de fois décrit l’aspect imposant de cette capitale, que je ne sais ce que je pourrais ajouter à tout ce qui en a été dit,