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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/737

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ville naissante ; il fut reçu avec acclamation, et ses officiers s’en retournèrent comblés de présens.

Pour hâter l’exécution de ses plans, Pierre établit sa résidence sur les bords de la Néva. Il habitait une petite maison en bois composée seulement de deux chambres, d’un vestibule et d’une cuisine. C’est le premier palais impérial de Saint-Pétersbourg ; c’est le monument sacré que tout étranger est avide de voir, et devant lequel tout vrai Russe devrait se prosterner avec respect. Non loin de cette humble demeure, Mentschikoff en construisit une autre pour lui également en bois, mais plus large et plus élégante. C’était là que Pierre Ier donnait ses audiences.

Cependant l’exemple du souverain commençait à attirer un grand nombre de familles sur une plage naguère encore complètement déserte. Des ouvriers, des marchands, devinant tout ce qu’il y avait à gagner dans une capitale nouvelle, accoururent en foule. Il en vint de la Finlande et de la Livonie, de la vieille cité de Novogorod et des steppes des Tartares. On leur donnait un terrain, du bois, et ils se construisaient une habitation. Non content de cette colonisation volontaire, le tzar, pour l’accroître et la régulariser, eut recours à son autorité absolue, et sans cette autorité inflexible il est probable qu’il n’aurait jamais pu exécuter aucun de ses audacieux projets. Il ordonna à trois cent cinquante familles nobles de venir s’établir à Pétersbourg, aux marchands et aux industriels de bâtir trois cents maisons, aux propriétaires riverains de la Néva d’élever un quai le long de ses bords. Tous les bateaux et navires qui remontaient le fleuve furent obligés de prendre pour lest un certain nombre de pierres de construction. En 1714, cette ville, enfantée comme d’un jet par la volonté de Pierre Ier, comptait déjà plusieurs milliers d’habitations. Quelle joie et quel orgueil éclateraient dans les regards ardens de cet homme de génie s’il pouvait voir son œuvre telle qu’elle est aujourd’hui ! En transportant son glaive et son sceptre à l’extrémité de ses états, son but était d’achever la conquête de la Finlande, d’étendre ainsi son empire jusqu’à la Baltique et de le mettre en contact avec les nations les plus civilisées de l’Europe. Ce but a été poursuivi avec persévérance et atteint avec éclat par ses successeurs. La Finlande tout entière appartient maintenant à la Russie, et la civilisation est entrée dans Saint-Pétersbourg à pleines voiles.

Il faut le dire, la Russie est dans un remarquable état de progrès. Ses établissemens publics, ses manufactures, ses routes et ses canaux, tout annonce dans ce pays un développement d’idées, d’industrie, qu’il serait ridicule de vouloir nier encore. Seulement le gouvernement se trouve placé dans une singulière situation. Il a désiré le progrès, il a tendu les mains à la civilisation, il lui a ouvert les ports de Cronstadt et les remparts de ses grandes villes : à présent qu’il la voit de plus près, à présent qu’elle a mis le pied sur le sol russe et qu’elle entre fièrement dans les bourgades sans s’inquiéter des factionnaires, elle lui apparaît comme le fantôme gigantesque qui cachait dans sa large enveloppe le diabolique esprit de Méphistophélès et épouvan-