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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/734

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plancher. Dans la chambre voisine, une femme est couchée à moitié nue sur la couverture de son lit ; nous voulons nous asseoir, et toutes les chaises sont couvertes d’une si épaisse poussière, que nous ne savons comment les prendre. Notre intention en entrant là était de demander une tasse de lait il ne fallait que jeter un coup d’œil sur les pièces de vaisselle ébréchées et dispersées de côté et d’autre pour oublier aussitôt la soif la plus impérieuse.

Quant à la route où notre postillon nous conduisait, comment la décrire ? Dans quelle langue, dans quel dictionnaire trouver des mots assez caractéristiques pour représenter ces lambeaux de pavés interrompus par des crevasses, coupés par des ornières, ces amas de pierres jetées pêle-mêle, ces bonds impétueux de notre charrette et ces vacillemens perpétuels ? Le meilleur carrossier de Paris n’inventerait pas, avec toute son habileté, des ressorts assez flexibles pour rendre supportables les secousses d’un landau dans cet atroce trajet. Que l’on juge de ce qu’on doit souffrir dans un tombereau posé sur deux brancards ! A chaque instant nous étions obligés de nous cramponner aux lambris de notre équipage pour ne pas rouler dans une ornière, ou d’étendre les deux mains sur notre bagage de voyageur pour l’empêcher de se perdre en pleine campagne. Après une demi-heure de marche, ou pour mieux dire de navigation orageuse sur ces rocs et ces écueils, le cadenas d’une de nos malles avait éclaté en morceaux, une de nos valises s’était brisée, un de nos sacs de nuit était déchiré, un carton à chapeau s’en allait en lambeaux. En arrivant à Pétersbourg, tout ce que nous avions emballé avec une rare dextérité de voyageurs était renversé, froissé, couvert de boue et de poussière.

Quelques paysans de cette province, qui croient que les morts peuvent, à certaines époques, visiter leur maison, et qui n’ont nulle envie de les revoir, placent le cercueil qu’ils conduisent au cimetière sur la charrette la plus rude et la font passer par les cahots les plus violeras, afin que, dans leur fosse, les pauvres morts se souviennent des fatigues de cette route cruelle et ne soient pas tentés d’y remettre le pied. Il me semble que les chemins et les chariots de poste de Viborg ont été faits en vue des étrangers avec la même intention, et ceux qui ont eu cette idée ont parfaitement atteint leur but. Je suis bien sûr qu’à moins d’y être absolument forcé, pas un voyageur qui aura connu par expérience les duretés de ce chemin de Viborg ne les affrontera.

A huit lieues environ de Pétersbourg, notre cocher arrêta ses chevaux au pied d’une large barrière en bois qui traverse la route, ôta respectueusement son chapeau, et entra avec une profonde humilité dans une maison gardée par des factionnaires. Nous étions à la frontière russe, et cette maison était la douane. La Finlande est pourtant incorporée à la Russie depuis plus de trente ans. Probablement on ne se fie pas encore assez à son contrôle, à ses lumières, pour lui abandonner le soin de visiter et de juger les voyageurs qui arrivent dans la capitale de l’empire. Du gouvernement de Viborg, conquis par Pierre-le-Grand, on entre dans celui de Pétersbourg comme dans une contrée étrangère.