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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/733

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vain le secours d’un bateau à vapeur ; il n’y en a point. Force me fut d’avoir recours aux charrettes de paysan, et de me livrer aux misères d’une route qui jouit dans toute la Finlande d’une juste célébrité. Par bonheur, j’avais rencontré un jeune négociant de Lyon d’un esprit cultivé, d’une humeur gaie et confiante, qui se proposait de faire le même trajet, et je me joignis à lui avec joie. A une si longue distance du sol natal, au milieu d’une peuplade étrangère, il est si doux de retrouver l’harmonie de la langue maternelle, de serrer la main d’un compatriote, d’entendre parler de la France avec amour et expansion !

Nous voilà donc tous deux montant sur une charrette découverte, à quatre roues, et nous asseyant qui de ci, qui de là, sur nos malles et nos valises, le corps sans appui, les jambes pendantes, très occupés de nous tenir en équilibre sur notre siége vacillant, et demandant au ciel d’arriver autant que possible sains et saufs à Pétersbourg. Si Scarron nous eût vus sur notre tombereau, avec nos cartons à chapeau d’un côté, nos sacs de nuit de l’autre, nos oscillations à chaque cahot, il eût ajouté un chapitre de plus à son Roman comique. Tout alla bien cependant sur un espace de quelques milles. Les voitures étaient assez larges, les postillons honnêtes et complaisans, la contrée pittoresque. Nous étions partis le soir, et nous jouissions avec bonheur d’une de ces belles nuits, ou plutôt d’un de ces charmans demi jours qui pendant l’été répandent sur les paysages du Nord tant de teintes si douces d’ombre et de lumière. Nous nous en allions sur notre rude siége, tantôt contemplant en silence, à travers le feuillage des arbres, les teintes de pourpre de l’horizon que le soleil n’abandonnait que pour un instant, tantôt nous rappelant l’un à l’autre avec enthousiasme les plus beaux sites de notre pays, et évoquant dans nos causeries, au milieu des profondes forêts de la Finlande, les rians aspects de nos vallées et de nos montagnes.

Notre joie fut bientôt amèrement troublée par l’aspect des nouvelles stations où nous changions de chevaux et de voitures. A la place des larges charrettes que nous avions trouvées aux environs de Viborg, voici des tombereaux où nous ne parvenons à nous asseoir qu’en nous pelotonnant sur notre coffre, le menton sur nos genoux. A la place de nos bons et officieux postillons de Finlande, voici des paysans qui appartiennent à je ne sais quelle race, et qu’on prendrait pour des sauvages ; la civilisation n’a encore rien fait pour ces hommes-là ; le rasoir n’a point attenté à leurs barbes, les ciseaux du coiffeur n’ont jamais touché leurs longs cheveux semblables à une quenouille d’étoupes ; le tailleur ne s’occupe pas de leur vêtement. Ils ne portent qu’une grande paire de bottes et une chemise nouée sur les flancs par une ceinture de couleur ; quelques-uns mettent une veste ronde en toile sur cette chemise, mais il nous a paru qu’en général ils regardaient ce surcroît de vêtement comme un luxe fort inutile. Les maisons où nous nous arrêtons exhalent une odeur fétide. A sept heures du matin, nous en apercevons une dont l’aspect extérieur nous séduit. Nous entrons dans le corridor ; il est occupé par quatre paysans étendus tout de leur long sur le