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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/728

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assîmes en silence sur un banc rustique, pour ne pas troubler le repos des pauvres gens, qui en avaient probablement grand besoin. La digne hôtesse ouvrait son armoire, rôdait d’un pied léger dans la cuisine ; l’aspect magique des épaulettes lui avait donné l’activité de la jeunesse. Après ces nombreuses tournées, elle revint, rapportant des galettes de pain d’orge, du beurre qui était excellent, et quelques verres de lait. Les ressources de l’hôtel n’allaient pas plus loin, et, pour des lits, il ne fallait pas y songer. Toutes les couvertures de la maison et une partie de la paille de la grange étaient déjà occupées. D’ailleurs, nous nous serions fait un scrupule de tenir plus long-temps sur pied notre bonne vieille femme ; nous la remerciâmes donc très cordialement de son hospitalité patriarcale, en appuyant nos remerciemens de quelques roubles, et nous retournâmes à bord.

Le bateau n’avait pour tout meuble que quatre bancs en bois et un pliant ; les quatre bancs et le pont furent en un instant occupés par mes compagnons de voyage. Le capitaine était assis sur le pliant comme un pacha sur son tapis. Par bonheur, la chaloupe suspendue à l’arrière du bateau restait vide ; elle n’avait rapporté que quelques flots d’eau salée à la suite de ses excursions. J’y jetai mon manteau, et, tout seul à l’écart dans mon lit aérien, je m’endormis bercé comme une mouette, par la brise de la nuit, en dépit d’une nuée de cousins. Le jour suivant, nous continuâmes notre route à travers une large mer dont on ne distinguait plus que de loin en loin les côtes vaporeuses. Rien ne ralentissait plus notre voyage. A quatre heures de l’après-midi, nous arrivions dans le port de Viborg, un beau et large port formé par deux grandes îles qui coupent la mer comme deux jetées. Il y a là une centaine de maisons occupées par des marchands, des ouvriers, des aubergistes, et une immense quantité de planches et de poutres qui, dans quelques mois d’ici, couvriront peut-être les murailles d’une ville portugaise ou d’un palais de Cadix ; car la Finlande expédie ses bois jusque dans les contrées les plus reculées de l’Europe.

La ville est à douze werstes du port, au fond d’une large baie dont elle couvre le rivage avec ses vieux remparts et ses deux faubourgs. Son château, ravagé par un incendie, tombe aujourd’hui en ruines ; il fut construit en 1293 par le valeureux Torkel Knudtzon, l’un des hommes les plus illustres dont les annales de la Suède aient gardé le souvenir ; les remparts datent du XVe siècle. Viborg était alors l’une des cités les plus importantes de la Finlande, le siége d’un évêché, le chef-lieu d’un des trois grands districts du pays. A différentes époques, elle fut attaquée par les Russes, et leur résista plusieurs fois vaillamment. En 1710, Pierre-le-Grand en fit le siège et s’en empara après quelques semaines d’une lutte opiniâtre. En 1721, le traité de Nystad lui en concéda la possession définitive avec celle des terres environnantes. En 1743, le traité d’Abo élargit encore cette première conquête.

Pendant un siècle, les districts désignés sous le nom d’ancienne Finlande (gamla Finland) furent soumis aux mêmes règlemens, à la même administration que les autres provinces russes. Après la conquête entière de la Fin-