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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/727

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terre, on peut être sûr qu’il y a là un bastion ou des soldats. En venant de la puissante forteresse de Sveaborg, nous avons vu sur notre route une citadelle à Svarhtolm, une autre à quelques lieues plus loin, à l’endroit où, il y a soixante ans, Gustave III remporta une victoire navale sur les Russes, une autre encore à six werstes de Viborg.

Frederikshamn était autrefois la résidence du gouverneur de la province ; une tour massive, bâtie au milieu d’une place, la dominait, et toutes les rues aboutissaient au pied de cette tour comme les rayons d’une roue. C’est là que fut signé, le 5 septembre 1809, le traité de paix qui sanctionnait la conquête de la Finlande par la Russie. Un incendie a ravagé, il y a quelques années, les rues construites sous les auspices d’un roi de Suède, et la maison où les plénipotentiaires d’un de ses successeurs abandonnaient au descendant des tzars le pays tant de fois envié et envahi par les Russes ; le traité seul est resté, et Dieu sait quel incendie il faudrait pour l’anéantir ! Ce n’était cependant pas, je l’avoue à ma honte, un souvenir historique, ni un sentiment poétique qui m’attirait à minuit avec mes compagnons de voyage dans cette ville ; c’était simplement le désir d’obtenir un morceau de pain, car le restaurateur du Helsingfors, persuadé que nous irions, selon la coutume admise à bord du bateau, dîner de côté et d’autre, n’avait pour toute provision que du thé et de l’eau-de-vie, la denrée obligée des équipages de mer. Les bons habitans de Frederikshamn dormaient déjà depuis trois heures d’un profond sommeil ; pas une porte ouverte, pas un léger nuage de fumée au-dessus d’un toit. Le garde de nuit, sa hallebarde à la main, s’en allait seul de long en large, criant l’heure à tue-tête, et ne sachant trop que penser de notre invasion nocturne. Peut-être aurions-nous été fort mal reçus par cette vigilante sentinelle préposée au repos du bourgmestre et des citoyens, si nous n’avions eu avec nous un officier finlandais, dont on voyait briller au clair de la lune les épaulettes d’argent. L’épaulette est, dans les domaines de l’empire russe, le symbole du pouvoir ; tout le monde la redoute et la respecte. Le garde de nuit s’interrompit dans son refrain en nous voyant passer, et salua militairement comme un homme qui sait sa consigne. Ce fut l’officier qui se chargea de nous héberger ; il frappa à la porte d’une petite maison en bois, décorée du nom d’hôtel. Une vieille femme mit sa tête échevelée à la fenêtre, murmura d’une voix aigre quelques paroles fort peu courtoises, puis disparut, et tout retomba dans le silence. Pendant ce temps, nous regardions les rues, où pas une aine ne remuait, et les étoiles, qui avaient l’air de se moquer de nous. Au bout d’un quart d’heure, l’officier, se croyant méconnu, frappa de nouveau d’une main impérieuse ; alors la vieille femme vint elle-même nous ouvrir la porte dans un costume que je n’essaierai pas de décrire. Elle nous fit passer par une chambre où toute une famille dormait dans quatre couchettes voisines l’une de l’autre, et nous conduisit dans une petite salle sombre où elle avait eu déjà la sage précaution de déposer une lumière, ce qui nous empêcha de fouler le corps d’un enfant étendu sur une botte de paille, et de nous heurter contre un large bahut qui barrait à moitié le passage. Nous nous