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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/711

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étaient Suédois. — C’est une chose remarquable que ce sentiment de supériorité nationale qui éclate jusque dans les classes les plus pauvres de la société. La population la plus nombreuse de la Finlande est de race finoise ; la Finlande n’appartient plus à la Suède, et, à moins d’une révolution presque incroyable, ne lui sera jamais rendue. Cependant les Suédois qui se trouvent là se souviennent que leurs pères ont été les maîtres de ce pays et sont fiers de s’appeler Suédois, de conserver les mœurs, la langue de la Suède.

Tout ce que le paysan me racontait de son existence, de ses joies et de ses travaux, était un simple et intéressant récit ; c’était le tableau sans art d’une de ces existences paisibles, obscures, ignorées qui s’écoulent dans la grande vie de l’humanité comme une goutte d’eau dans les vagues de l’Océan. Ses ancêtres étaient venus dans l’archipel d’Aland, il y a bien longtemps ; ils avaient défriché quelques terres, abattu des bois, construit une habitation ; lui-même avait hérité d’un assez large enclos, d’un champ d’orge et de pommes de terre ; il avait épousé une jeune fille du voisinage qui possédait aussi un petit patrimoine, et la mer, me disait-il, est là tout près de nous ; c’est notre ressource, notre fortune. J’ai un bon bateau et trois grands, garçons qui n’ont peur ni du vent ni des rochers.

Au dehors de cette habitation, tout avait un aspect attrayant et paisible. Après avoir traversé la cour, arrosée par un ruisseau limpide, fermée de quatre côtés par la grange, par la laiterie et une palissade, on arrivait sur une colline au pied de laquelle l’industrieux Suédois avait établi, une scierie. Le gazon n’avait pas encore reverdi, le champ d’orge n’offrait encore aux regards que ses sillons ternes ; mais tout l’espace était parsemé de groupes de sapins qui cachaient sous leurs longs rameaux la nudité du sol ; une belle génisse blanche errait dans le pâturage, un enfant courait gaiement après elle, une gelinotte voltigeait de branche en branche, jetant de temps à autre dans son vol un cri mélancolique. En face de cette île, on voyait se dérouler la mer à l’horizon ; le disque du soleil, éblouissant de lumière, se penchait sur une baie entre de larges forêts, et répandait un réseau d’or et de pourpre sur le ciel, sur les vagues, sur les bois ; nul peintre n’aurait trouvé assez de couleurs sur sa palette pour rendre toutes les variétés de ton de ce large tableau, nul poète n’aurait pu dire le charme solennel et la grave idyllique de ce paysage.

Au point du jour, on leva l’ancre ; le ciel était pur, le vent favorable. Nous voguâmes rapidement vers l’innombrable quantité d’îles situées à l’entrée de la Finlande. Ces îles appartiennent à des paysans qui vont y couper du bois, y récolter un peu de gazon, et qui y font paître leurs troupeaux pendant l’été. Il n’y a là heureusement point de loups. Quelquefois, pendant l’hiver, ils arrivent des forêts du Nord et s’en vont sur la glace cherchant fortune ; alors les paysans se réunissent comme ceux d’Islande à l’approche des ours du Groenland, et poursuivent avec des pieux et des fusils leurs ennemis affamés. Les uns succombent sur le champ de bataille, les autres s’enfuient avec effroi loin de cette terre inhospitalière.

Bientôt nous arrivons en face des rochers qui dominent la rivière de l’Aura.