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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/708

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et voyez qu’il est beau ! — Quant à lui, il a pour sa femme une sorte d’affection pieuse et de déférence touchante. Seulement, il porte sur sa figure l’expression d’une sombre tristesse ; peut-être regrette-t-il malgré lui, au milieu des froids climats du Nord, le soleil et la splendeur des contrées de l’orient ; peut-être aussi sa tristesse lui vient-elle du métier qu’il exerce : il n’y a pas au monde une destinée plus pitoyable que celle d’amuser le public.

Cependant le bateau fuyait rapidement entre les quais de Stockholm. A droite, nous voyions se dérouler les grandes maisons blanches qui bordent le port, les hauteurs du Mosebacken, d’où l’on domine toute l’étendue de cette cité si riante et si pittoresque ; à gauche, les larges avenues, les jardins, les villas du parc. Du haut de ce pont, d’où le capitaine surveillait la manœuvre, tantôt je jetais un regard avide sur l’espace nouveau qui s’ouvrait à mes yeux, tantôt un regard de tristesse sur cette capitale chérie dont nous nous éloignions si vite, et je saluais avec un sentiment d’affection et de reconnaissance chacun de ces lieux dont j’emportais un souvenir. Au moment où nous levâmes l’ancre, toutes les rues étaient encore désertes et silencieuses, toutes les portes closes ; le sommeil fermait les yeux de ceux que j’avais vus la veille, de ceux qui me serraient la main en me disant : Revenez bientôt. Il est triste de quitter ainsi ceux que l’on aime ; quand ils s’éveillent, on est déjà loin d’eux, la journée commence de part et d’autre par un regret, et la brise infidèle, et la vague trompeuse ne redisent point dans leurs soupirs les vœux qu’on leur confie.

A quelque distance de Stockholm, peu à peu la mer s’élargit ; elle s’enfuit entre les forêts de sapins, qui la bordent de chaque côté, elle enlace dans ses ondes bleuâtres des pyramides de rocs et des écueils ; tantôt elle gronde au pied d’une côte aride et solitaire dont les flancs de granit opposent une barrière infranchissable à ses vagues emportées, tantôt elle entoure d’une couronne d’écume une île verdoyante habitée par une famille de pêcheurs, puis elle se resserre encore auprès de Waxholm. Il y a là une forteresse assez mal construite, il est vrai, mais dans une situation excellente, une forteresse qui domine le passage de Lubeek et de Pétersbourg, le seul rempart que la Suède ait gardé contre la Russie depuis qu’elle a perdu Sveaborg et les îles d’Aland. Avec quelques bastions et quelques pièces d’artillerie, Waxholm suffirait pour arrêter une flotte ennemie. Jusqu’à présent, cette île n’a pas eu une telle mission à remplir ; puisse-t-il en être toujours ainsi !

Sur un espace de dix milles à partir de Stockholm, la mer offre aux regards du voyageur le spectacle le plus varié et le plus attrayant. Quelquefois elle s’arrondit comme un grand lac, quelquefois elle serpente entre deux haies de sapins comme un fleuve profond, puis elle se jette de côté et d’autre dans des baies mystérieuses dont on ne voit pas la fin. Ici les bancs de sable arides qui la dominent, les blocs de pierres contre lesquels elle se brise, les noires forêts qui la traversent, lui donnent un aspect sombre et sauvage ; là, elle se déroule gaiement au soleil et reflète dans son bassin de cristal l’azur du ciel et la voile blanche du pêcheur. C’est une magicienne qui change à tout instant