Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/698

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


donna dans Mithridate un premier et éclatant démenti à cette opinion qu’on ne s’est pas encore lassé d’émettre. Je ne sais rien de plus suave que la manière dont elle rend le délicieux personnage de Monime. Tout le monde se souvient des paroles que prononce la triste captive de Mithridate quand, tenant en main la coupe empoisonnée, elle songe au ciel de la Grèce. Dans ce poétique appel aux souvenirs de la patrie, Mlle Rachel trouve des accens qui enchantent lame ; sa voix a quelque chose de profond et de doux qui réveille dans votre cœur les pensées que les vers de l’Énéïde et de l’Odyssée y ont fait jadis éclore. Comme si vous aviez sous les yeux votre Virgile ou votre Homère, vous sentez pénétrer en vous un des souffles rafraîchissans de la divine vallée de Tempé. Le jour où Mlle Rachel parut dans Mithridate, on put mesurer tout l’espace que sa rapide intelligence lui avait déjà fait parcourir ; elle mit plus que de la sensibilité à traduire le caractère de Monime, elle y mit une science véritable. Seulement chez elle, comme chez tous les grands artistes, ce fut une science qui se confondit avec l’inspiration.

Bajazet offrit au talent qui venait d’aborder Mithridate le moyen de produire un brillant contraste. Les fureurs de Roxane succédèrent aux larmes de Monime. Mlle Rachel joua ce nouveau rôle comme tous ceux qu’elle avait joués jusqu’alors : elle fut belle, elle fut vraie, elle fut éloquente ; mais quelques esprits étaient las d’un si grand nombre de triomphes. Avec cet emploi fastueux d’imagination qui caractérise la littérature moderne, certains critiques créèrent une Roxane à laquelle Racine n’avait certainement point songé, une Roxane aux débordemens lascifs, aux caprices gigantesques ; puis ceux qui avaient tracé dans leurs feuilletons cette figure colossale demandèrent ironiquement à Mlle Rachel si elle avait dans la taille et dans la voix l’ampleur nécessaire pour représenter leur formidable héroïne. C’est une tactique dont M. Alfred de Musset a fait déjà bonne et spirituelle justice dans ce recueil ; malheureusement une seule leçon n’a pas suffi pour l’empêcher de se reproduire. Les armes qui ont servi contre Bajazet servent maintenant contre Frédégonde ; il est probable qu’on les fera servir encore contre Phèdre, quand Mlle Rachel paraîtra enfin dans cette tragédie. Quoi ! dira-t-on, Mlle Rachel veut jouer Phèdre ! se représente-t-on bien Phèdre ? Et l’on mettra en face l’un de l’autre deux êtres également fictifs qui auront l’air d’avoir été vus par les deux bouts opposés d’une lorgnette, c’est-à-dire un personnage dépassant en hauteur les plus gigantesques statues de l’antiquité, et une actrice aux proportions plus infimes que les plus grêles de nos statuettes modernes. Nous espérons qu’en dépit des mauvais vouloirs qu’on pourrait signaler d’avance, Mlle Rachel n’en abordera pas moins Phèdre, et prochainement. C’est la pièce où sa réputation doit atteindre son apogée. La langueur passionnée d’Ariane et les colères vengeresses d’Hermione, tout ce qui constitue la femme antique se trouve dans cette œuvre où le pieux Racine semble avoir été inspiré par la Vénus de Lucrèce. — Mais pour en revenir à Bajazet, qui est une création beaucoup