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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/697

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Mlle Rachel. Le 12 juin 1838, elle débuta sur la scène française par le rôle de Camille dans Horace, et, le 16 du même mois, elle remplit le rôle d’Émilie, dans Cinna. Camille et Émilie présentent deux caractères tracés avec une égale puissance, mais complètement opposés. Camille est destinée à montrer la femme qui l’emporte sur la Romaine, Émilie à montrer la Romaine qui l’emporte sur la femme. Comme Corneille, Mlle Rachel rendit ces deux caractères avec une même énergie. Elle fut sublime, dans Horace, d’amour pour son amant, et sublime, dans Cinna, de dévouement pour Rome. Du reste, ces deux rôles étaient admirablement choisis parce qu’ils demandent tous deux nu tempérament de jeune fille chastement fougueux et naïvement emporté ; il y a chez Camille et chez Émilie la même héroïque abnégation des ames candides et jeunes ; les dix-sept ans de la tragédienne durent aider son génie à rendre ce sentiment.

Andromaque fut la troisième pièce dans laquelle parut Mlle Rachel. On sait quel triomphe elle dut au personnage d’Hermione. La distinction souveraine de sa nature se montra d’une manière éclatante dans le rôle de cette fille de roi ; elle eut dans les veines le sang impétueux et pur des demi-dieux antiques. Il n’y eut dans le public qu’un cri de surprise et d’admiration ; on avait sous les yeux l’Hermione que Racine a dû voir en écrivant sa magnifique tragédie. Tancrède et Iphigénie attirèrent ensuite la jeune actrice ; mais Aménaïde n’a pas été adoptée par Mlle Rachel avec le même amour qu’Émilie et Hermione. Certes nous ne pouvons pas la blâmer de ne point prendre autant de plaisir à dire les vers de Voltaire que ceux de Corneille et de Racine. Il serait fâcheux cependant qu’elle eût partagé à son insu les injustes dédains qu’on affecte trop souvent pour les œuvres dramatiques de ce grand esprit. Il ne faut pas oublier que les Welches sont au nombre des ennemis que s’est fait l’auteur de Candide, et ce ne sont certes pas ses ennemis les moins nombreux ni les moins acharnés. Des gens qui réclament le droit de penser sur Racine comme les précieuses de l’hôtel de Rambouillet, s’indignent contre ceux qui ont la simplicité d’avoir sur Voltaire l’opinion de Beaumarchais ; nous avons le malheur d’être de ceux-là. Nous regretterons donc, en passant, que Mlle Rachel ait trop délaissé Tancrède. Nous n’oserons point la blâmer d’avoir choisi le personnage d’Éryphile dans Iphigénie, car ce personnage lui donne l’occasion de déployer cette furie païenne qui est un des secrets de son talent ; et puis il y a un sentiment d’artiste qui nous touche dans l’importance donnée par la tragédienne à un rôle secondaire, si l’on n’a égard qu’au nombre des vers dont il se compose. Ceux qui aiment vraiment le beau ne regardent pas aux dimensions de la matière ; ils dépensent autant de leur aine pour animer un morceau d’ivoire que pour faire vivre un bloc de marbre. Nous comprenons donc que Mlle Rachel ait préféré Éryphile à la fille de Clytemnestre, mais nous sommes loin d’adopter pour cela l’idée si souvent exprimée, qu’il lui est interdit de rendre la résignation et la tendresse. Deux mois après la représentation d’Iphigénie, elle