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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/679

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aujourd’hui ce que disait M. Cunin-Gridaine au commencement de 1831. On leur offrirait encore une fois la Belgique qu’ils n’en voudraient pas. La patrie, pour eux, c’est le rayon de leur fabrication, le lieu où ils produisent et le marché où ils vendent. Ils n’admettent pas la concurrence du dehors, et, pour peu que le siècle s’y prêtât, ils proscriraient avec la même rigueur la concurrence du dedans. On les voit se mutiner en ce moment contre l’alliance commerciale de la Belgique ; qu’il soit question demain de l’alliance de l’Angleterre ou de l’Allemagne, et ils ne se déchaîneront pas avec moins de vivacité. Ce n’est pas contre tel ou tel traité de commerce qu’ils protestent, c’est contre tout traité. La liberté des échanges, voilà le système qu’ils repoussent ; ils veulent isoler la France du monde, et la façonner à l’image de l’empire chinois ; ils prétendent changer cette nature des sociétés que le grand Sully exposait déjà sur le seuil du XVIIe siècle, par des paroles qu’il faudrait inscrire au frontispice de la science économique, et les graver en lettres d’or : « Autant qu’il y a de divers climats, régions et contrées, autant semble-t-il que Dieu les aye voulu diversement faire abonder en certaines propriétés, commodités, denrées, matières, arts et métiers spéciaux et particuliers qui ne sont, point communs, ou pour le moins de telle beauté aux autres lieux, afin que, pour le trafic et commerce des choses (dont les uns ont abondance et les autres disette), la fréquentation, conversation et société humaine, soient entretenues entre les nations, tant éloignées pussent-elles être les unes des autres. »

Sully a dit vrai : la liberté des échanges n’est pas seulement un principe de la science économique, c’est une conséquence, de l’état social. Elle entretient la fréquentation, la conversation et la société entre les peuples, et l’on ne voit pas pourquoi les gouvernemens, qui font des lois pour prévenir l’importation des marchandises étrangères, n’arrêteraient pas aussi au passage l’importation des idées. Si chaque nation peut se suffire à elle-même et ne doit consommer que ce qu’elle produit dans ses champs ou dans ses ateliers, elle ne ferait que pousser cette théorie jusqu’à sa dernière conséquence, en refusant de se nourrir des, pensées qui ont été inventées et qui circulent au dehors, en proscrivant les langues, les livres, les sciences, les littératures et les arts étrangers. Alors tout ce qui ne serait pas nous s’appellerait barbare, comme au temps de la république romaine, et tout étranger serait un ennemi.

On suppose trop communément qu’il n’y a que les peuples faibles qui aient besoin d’alliés et d’appuis. Parce que la France est grande et forte, on croit qu’elle peut vivre seule et se reposer uniquement sur elle-même du soin de ses destinées. Cet isolement volontaire, systématique, absolu, serait sans exemple dans l’histoire. On a toujours vu les états secondaires s’abriter sous la protection des empires puissans, et ceux-ci s’étudier à conserver ou à conquérir une clientelle de peuples gravitant autour d’eux comme des satellites autour d’une planète qui les entraîne dans son mouvement.

La France elle-même n’a jamais eu d’autre politique. Dès le règne de Louis XI, elle avait commencé à s’attacher les Suisses, auxiliaires redoutables à une époque où le canon ne décidait pas encore du sort des batailles.