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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/636

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trou, de Racine, c’est la même tragédie. Ici elle a des haillons pour langes, c’est son pauvre berceau ; là elle se drape dans l’élégance de la pourpre, c’est sa splendeur. Devait-on espérer que nous adopterions, après dix siècles, le point de vue germanique ? Impossible tentative. Nos voisins avaient poursuivi une réalité ; nous, une chimère ; nous sommes classiques malgré nous. A force de continuer la chasse aux fantômes, de chercher une nouveauté qui n’était pas neuve, une originalité qui n’était pas originale et une France littéraire qui n’était pas française, élevant d’une main ce que l’on détruisait de l’autre, classiques en se moquant des classiques, étrangers en adorant la France ; à force de s’abreuver de l’impossible, innocente et dangereuse ivresse, on a uni par se dégoûter de tout, de la révolte comme de l’ancien régime. Ce que nous devons craindre aujourd’hui, c’est l’excès de la réaction, le dédain de la liberté de l’esprit ; l’excès appelle l’excès ; après l’égalité du citoyen Robespierre, l’empire du grand Napoléon ; après les orgies, le remords. « Allez donc, enfans (dirait le Timon de Shakspeare), traversez la liberté, puisque vous ne pouvez vous y tenir. Prosternez-vous comme des esclaves et baisez les tapis du sultan, après avoir joué les satrapes. Vous venez de maudire Racine ; vous allez adorer tout à l’heure son bâtard Campistron. Vous aviez le vertige et le délire avant-hier, demain la timidité va vous reprendre. J’entends déjà la petite clochette des bouffons et le grelot de la satire facile ; vous allez recommencer contre Shakspeare la bacchanale mise en train contre Racine. On vous permet la puérilité de vos retours ; vous permettrez la pitié à ceux qui vous voient. »

Laissons à Timon ses accens amers, que notre Lamb ne lui aurait certes pas empruntés à propos de choses littéraires. Il s’est vu dédaigné pendant plus de dix années sans se plaindre et sans s’étonner. Jusqu’en 1815, pas un éloge ; à peine une mention dans les journaux avait ébruité son nom. Pas un petit coup de trompette pour ce talent fin et supérieur. Même les amis de Lamb, à l’exception de Southey et de Coleridge, grands esprits qui le comprenaient, s’occupaient assez peu de l’humoriste, dont les singularités innocentes étaient plus connues que son talent. Il avait cependant son petit monde, composé d’un seul homme. Talfourd, alors jeune et d’une grande délicatesse d’esprit, lui avait consacré un article dans le Pamphlétaire de ce Valpy dont j’ai parlé. Aussi Lamb, introduisant Talfourd auprès de Wordsworth, lui dit-il : « Je vous présente mon public. »