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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/635

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puissance de notre réforme, là aussi la puissance et le succès de la réforme anglaise.

Quiconque voudra jouer un rôle supérieur dans nos annales littéraires nous ramènera autant que possible à cette sève de génie qui nous distingue des autres races, et qui se retrouve, brillante, limpide et caustique, chez Voltaire et Marot, comme chez Molière et d’Aubigné, Montesquieu et Fontenelle. Cette sève, c’est le jugement net, critique, rapide, la facilité de tout comprendre, de tout communiquer, de tout mettre à sa place et dans son ordre. Quiconque a possédé ce talent a été éminemment français. On ne peut nous rendre de plus grand service que de nous débarrasser des scories étrangères, tout en nous faisant profiter des acquisitions et des conquêtes du génie étranger. C’est ce qu’ont fait, toujours fidèles à notre instinct national, et les amis de Boileau en 1650, et les Montesquieu et les Voltaire un siècle plus tard. Quant aux Ronsard qui ont écrit en grec, aux Saint-Évremond qui ont écrit en anglais, aux modernes qui voudraient écrire en allemand, leur succès est impossible.

Vers 1650, la France intellectuelle avait donné l’exemple d’une transformation étrangère. Nous n’écrivions plus alors en français, mais en espagnol ; Mme de Motteville, Voiture, Balzac, Richelieu, se servaient d’une langue castillane qui n’avait que le simulacre français. Il fallait l’arracher à trois pédantismes, à la manière italienne d’Achillini, à l’ampoule espagnole de Marini, à l’hellénisme de Ronsard, comme la prétention de Dorat, la fadeur des imitateurs, de Pétrarque, la pâle rhétorique de Longin, imité par Blair, réclamaient au XVIIIe siècle, en Angleterre, la main des réformateurs. Boileau, Racine et Molière rappelèrent le génie national à sa vérité et à sa source ; leur rôle et leur œuvre sont ceux de Southey, de Coleridge, de Charles Lamb en 1795.

Entre Shakspeare et Pope il y a un monde. Entre Baïf déifié et Boileau maudit, il n’y avait pas de différence d’école ; il n’y avait qu’une différence de talent. Renverser Voltaire pour édifier Ronsard, c’était ne rien détruire et ne rien créer ; Ronsard était le père légitime et farouche de Racine et de Voltaire. Les fils avaient été plus français, plus purs, moins pédantesques que les pères, mais la descendance restait irrécusable. La France ne pouvait pas briser cet instrument poétique, modelé par Ronsard sur le type grec, instrument dont il avait tiré des accords inégaux, et que d’autres avaient merveilleusement exploité. La tragédie de Jodelle, de Garnier, de Ro-