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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/634

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mystique comme Mme Guyon, paysagiste comme Bernardin de Saint-Pierre, le suivit. Nos innovateurs avaient d’avance ville gagnée. Ils n’innovaient pas, ils renouvelaient, ils retrempaient l’acier de leurs armes au flot national et antique, n’admettaient que le métal sorti de la mine anglaise, voulaient que l’on se rapprochât des origines, que l’on répudiât les ornemens étrangers, que l’on fût Anglais, Saxon, Teutonique. Pour modèles, ils offraient Shakspeare, Swift, Burton, Massinger, les vieux dramaturges d’Élisabeth. Ils invoquaient la tradition, évoquaient le génie de la race, en appelaient aux gloires qui parlent au cœur de la nation et faisaient bon marché des imitateurs du paganisme latin, pour lesquels les races du Nord n’ont jamais eu une très sincère bienveillance. Admirant Sophocle et Tacite comme fidèles à leur propre origine, ils voulaient que l’Angleterre fût fidèle à la sienne. Pope, à demi français, Addison et Dryden, Roscommon et Cowley, élèves des italiens ou des latins, leur paraissaient des coupables. C’étaient des transfuges et des traîtres ; tout bon patriote devait leur courir sus.

Notez que c’était le temps où un Italien menait la Gaule au combat sous le titre romain d’empereur et à l’ombre de l’aigle romaine ; de tous côtés s’opérait un réveil furieux de l’esprit teutonique. Les amis de Lamb, les anti-latins, les Saxons, avaient pour eux en Angleterre les passions du moment, celles du passé, la force morale, la logique littéraire et l’action politique. C’était beaucoup. Ils réussirent. Pas un d’eux qui n’ait conquis sa gloire en servant celle de l’Angleterre. Le champ de bataille leur est resté, et ils ont fondé leur dynastie.

N’a-t-on pas envie de se demander en passant pourquoi cette révolution anglaise a triomphé, et d’en comparer le résultat à celui de la révolte littéraire commencée en France vers 1815 ? L’analogie serait trompeuse. Nous, Français, nous n’avons pas d’antécédens germaniques ; nous sommes Français, Gaulois, Latins. Nos origines sont Villehardouin, écrivain latin avec des terminaisons romanes et des contractions de décadence ; Joinville, Froissard, Marot, Rabelais et Ronsard, tous latins. Récemment les plus délicats et les plus fins parmi les esprits qui tentaient la révolution littéraire, comprenant la situation, essayaient de ramener l’admiration publique vers Ronsard et Du Bellay ; mais qu’étaient-ce que Ronsard et Du Bellay ? Étaient-ils, comme Montaigne et Marot, les représentans exacts de la France et de son génie, nos Shakspeare ou nos Bacon ? Non, certes ; ils étaient fort italiens, très latins et un peu grecs. Là était le malheur, là l’im-