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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/619

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LE CONNÉTABLE DU GUESCLIN.

sode dans la vie de Du Guesclin devait couper en deux cette campagne du midi, qui ne fut interrompue que par quelques voyages à Paris, où le ramenait le besoin de s’entendre directement avec Charles V pour triompher quelquefois du mauvais vouloir, le plus souvent de l’ignorance de ses conseillers.

Suivant le plan qui lui avait si bien réussi dans d’autres parties du royaume, le roi de France avait pratiqué des intelligences dans la Bretagne, soumise, depuis la bataille d’Auray et le traité de Guérande, à l’influence britannique. Jean IV de Montfort, se voyant menacé d’une insurrection formidable, fit ce que tout autre prince aurait probablement fait à sa place ; il appela les Anglais à son secours, et ceux-ci, heureux de prendre pied sur le continent, couvrirent bientôt le duché tout entier, mettant garnison dans toutes les places et s’établissant, de l’entrée de la Loire au promontoire de Saint-Mathieu, dans des positions réputées inexpugnables. Quelques seigneurs gagnés par la France se saisirent alors de villes importantes, en attendant l’arrivée d’une armée française, la plus nombreuse et la plus belle que depuis long-temps eût mise sur pied le royaume. Du Guesclin en prit le commandement sans hésiter, car dès long-temps il ne se considérait plus dans son cœur que comme le premier serviteur de la couronne de France ; sentiment fort légitime, puisqu’il fit sa force et sa gloire, mais que sont loin de comprendre, même de nos jours, les Bretons de vieille roche, les fils de ceux qui arguèrent si long-temps de sa félonie pour faire exclure de la salle des états de Bretagne l’image du vainqueur de sa patrie. Du Guesclin réduisit l’un après l’autre ces innombrables châteaux, perchés alors comme des nids de vautours sur nos rochers et nos montagnes, et dont nous aimons aujourd’hui à chercher les débris dispersés par la catapulte sous l’ajonc fleuri qui les recouvre. Du Guesclin et Clisson, son farouche auxiliaire, entrèrent en vainqueurs, et souvent en vainqueurs irrités, dans ces villes où tout leur rappelait des souvenirs d’enfance et de jeunesse. La Bretagne fut promptement conquise, et si son indépendance nominale se maintint un siècle encore, on peut dire que dès ce jour l’avenir de ce pays fut décidé, et qu’il succomba sous les armes des deux plus illustres entre ses fils.

Après cette campagne, dont les détails sont décrits avec une grande science stratégique et locale dans l’ouvrage de M. de Fréminville, on voit le connétable voler tout à coup en Picardie, y attaquer et y détruire une nouvelle armée, commandée par le duc de Lancastre, et que les historiens ne font pas monter à moins de soixante

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