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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/616

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REVUE DES DEUX MONDES.

clocher en clocher. A la vue de cette armée qui, à chaque pas et à chaque victoire, s’affermissait dans sa confiance et son patriotique orgueil, les peuples se prirent à s’éveiller de leur long assoupissement. Du Guesclin prêchait par la parole et par son exemple la conquête du royaume si cruellement mutilé, le retour aux souvenirs d’une gloire obscurcie, et surtout la haine de l’Anglais, mot qu’il a fait et qui vivra autant que la France. Il agitait les provinces en les traversant, faisant appel à toutes les forces morales en même temps qu’il organisait toutes les ressources matérielles, et conviant pour la première fois les populations à l’œuvre de leur délivrance.

Cependant le roi d’Angleterre, avec son activité accoutumée, s’était mis en campagne, et, avant que Du Guesclin eût passé la Loire, il avait envahi la Normandie et le Maine, et un gros corps aux ordres de Robert Knolles s’avançait à marche forcée vers les murs de Paris. Les chroniques racontent comment les coureurs anglais vinrent frapper plus d’une fois à la porte Saint-Honoré, et comment, du haut des tours de Notre-Dame, on voyait chaque soir briller dans la campagne les feux de l’ennemi. Instruit par le souvenir de tant de désastres, Charles, avant de faire agir contre Knolles les forces réunies dans l’enceinte de Paris, voulait avoir près de lui son nouveau connétable, qui seul lui inspirait confiance à cette heure décisive de sa fortune. Après la prise de Limoges, Du Guesclin se décida donc à précipiter son retour, et laissant à Mauny et à son noble frère Ollivier le commandement de l’armée, il sauta sur un bon roussin, vêtu en humble marchand, et, traversant ainsi avec promptitude et non sans grand péril les lignes anglaises qui cernaient la capitale, il entra dans ses murs et courut à l’hôtel Saint-Paul, au milieu des flots du peuple criant noël sur son passage. L’audace d’une telle démarche, le succès qui l’avait couronnée, ce que la renommée rapportait des faits et gestes du chevalier, tout concourait à exalter le sentiment populaire et à susciter cette confiance qui, chez nous, provoque si vite l’héroïsme lorsqu’elle existe, et l’impuissance lorsqu’elle disparaît.

C’était au mois d’octobre 1369 que Du Guesclin, devenu l’hôte de son roi, dont il ne quittait ni la table ni le palais, recevait solennellement dans la capitale, entourée par l’ennemi, l’épée de connétable au milieu des acclamations publiques. Il jugea d’un seul coup-d’œil, en grand homme de guerre qu’il était, qu’il fallait prendre les Anglais à revers, et que, la défense de Paris étant assurée par les forces qui y restaient concentrées, il importait d’attaquer au plus vite l’en-