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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/614

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REVUE DES DEUX MONDES.

auquel il a été donné de faire cela a été autre chose qu’un brave chevalier ; ce fut un grand esprit politique, qui sut agir sur son siècle parce qu’il le devançait, et les beaux coups de lance dont ses chroniqueurs ont si grand soin de conserver le souvenir sont assurément son moindre titre à la reconnaissance et à l’admiration de la postérité.

Si Du Guesclin n’avait eu la pleine conscience de son devoir et de sa mission, il eût écoulé ses jours à l’ombre de ce trône d’Espagne élevé par son épée, et auquel sa présence n’avait pas cessé d’être nécessaire. Créé connétable de Castille, comte de Soria et duc de Molinas, comblé de richesses et d’honneurs, Du Guesclin, en rentrant en France malgré les supplications d’un roi auquel le succès n’avait pas enseigné l’ingratitude, échangeait une grande position incontestée contre les chances de la guerre et du hasard, les dangers de la jalousie et toutes les incertitudes de l’avenir. Mais cet homme avait l’ame si ardemment française et l’esprit si éminemment monarchique, deux choses fort rares au xive siècle, quoique devenues fort communes au xviie, qu’il ne comprenait la vie de gentilhomme que comme une lutte constante contre l’Angleterre, et comme le sacrifice perpétuel de sa volonté à celle du prince dont la personne résumait, à ses yeux, la patrie tout entière.

Pendant qu’il soumettait, au fond de l’Andalousie, les dernières places qui tinssent encore pour don Pèdre, des lettres de Charles V étaient arrivées à Du Guesclin pour réclamer son prompt retour. Ce prince, qui s’était longuement préparé à la reprise des hostilités par une politique prévoyante et par des trames nouées, au sein des provinces conquises, avec autant d’habileté que de secret, voyait enfin se produire pour le royaume un retour de fortune ; mais, pour tirer parti des ressources amassées par sa prudence et pour seconder le réveil de l’esprit public, dont il guettait depuis long-temps les symptômes, il fallait un chef qui sût organiser l’armée en même temps qu’agir fortement sur elle : il fallait un homme qui réunit le génie d’un grand capitaine au prestige d’une renommée populaire. La nature avait départi à Du Guesclin le premier de ces dons ; la fortune venait de lui conférer l’autre, car son éclatante expédition fixait alors sur lui les yeux de tout le royaume, et le mettait hors ligne parmi les chevaliers de son temps. Il y a tout lieu de croire que son élévation à l’éminente dignité de connétable était, depuis plusieurs,années, arrêtée dans l’esprit du prince réfléchi qui savait si bien laisser mûrir les hommes comme les choses. Avant de recommencer cette guerre, dont il prenait l’initiative à sou tour, le roi fit donc