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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/598

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REVUE DES DEUX MONDES.


On n’occupe pas dans le souvenir des hommes une aussi grande place que Du Guesclin sans avoir étroitement associé son nom à une phase importante de l’histoire générale. Quelque éclat que puissent avoir des actions individuelles, quelques éminentes qualités qu’elles révèlent, ces qualités et ces actes suffisent rarement pour fonder une renommée durable, lorsqu’elles ont été stériles pour la grande œuvre que poursuit l’humanité elle-même. C’est seulement dans les circonstances ou l’avenir des nations est engagé que des renommées populaires s’imposent à la foi de la postérité. Il n’est pas de grand homme sans grande cause ; il n’est pas de grande cause sans une idée qui en soit à la fois la consécration et le fruit. Ceci est vrai lors même que cette idée resterait incertaine et obscure aux yeux de ceux qui en sont les plus énergiques instrumens. En menant sa longue vie de périls et d’aventures à travers la France et l’Espagne, Du Guesclin ne se rendait pas compte du travail qu’il accomplissait avec tant d’héroïsme ; il ne se considérait point comme l’Attila de ce monde féodal auquel il allait porter le coup de mort : peut-être même ne comprenait-il pas l’importance des services qu’il rendait à la royauté en l’élevant au-dessus de tous les pouvoirs de son temps, et à la nationalité française, dont le sentiment existait à peine avant lui. Cependant ce guerrier qui marchait en aveugle dans la grande voie frayée par son épée n’en fut pas moins l’auteur principal d’une des plus importantes révolutions qui ait signalé l’histoire de la France et celle de l’Europe.

Si l’on éprouve aujourd’hui des doutes pénibles en face d’un obscur avenir, si les cœurs les plus fermes faiblissent par momens au spectacle de tant de ruines et de tant d’avortemens, pareille anxiété devait aussi peser sur les âmes dans les bouleversemens du xive siècle ; changemens prodigieux, en effet, qui touchaient à la fois aux rapports des peuples comme à ceux des hommes entre eux, et dont il était si difficile de percevoir le résultat social au milieu de ces guerres sans fin et de ces dissolutions universelles.

Le régime sorti tout armé des ruines de l’empire de Charlemagne penchait vers son déclin après s’être épanoui dans toute sa sève à l’œuvre glorieuse des croisades. Ces grands fiefs indépendans qui couvraient le sol de la France faiblissaient sous le besoin secret d’unité par lequel les nations commençaient à se sentir travaillées. La royauté inaperçue pendant quatre siècles redevenait pour les peuples un refuge et une espérance. Lorsque la branche de Valois monta sur le trône, il s’agissait déjà bien moins de savoir si le roi de France re-