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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/531

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que de se retirer ou de dissoudre les cortès. Voilà qui s’appelle parler net. Après cette démonstration vigoureuse, le ministère a abandonné la partie. La coalition est donc victorieuse, direz-vous ? Point du tout.

Nous allons trouver ici le régent moins indifférent, moins philosophe, que dans l’affaire du traité de commerce. Il est vrai que c’est lui cette fois qui est directement menacé. La coalition avait deux chefs reconnus, MM. Olozaga et Cortina. L’un d’eux, M. Olozaga, avait déclaré d’avance qu’il n’accepterait pas la mission de former un cabinet : c’est celui-là qu’Espartero fait appeler pour lui confier ce soin, et il se garde bien de faire venir celui qui aurait accepté, M. Cortina. Après avoir reçu et fait sonner bien haut le refus de M. Olozaga, le régent estime qu’il a rempli tous ses devoirs envers la majorité du congrès, et il s’adresse à un personnage infiniment peu parlementaire, à un soldat comme lui, le capitaine-général Rodil, qui était alors commandant en chef de l’armée du nord. Quinze jours après, la Gazette de Madrid publiait les noms des nouveaux ministres, dont Rodil était président. Parmi ces noms, il n’y en avait pas un seul qui appartînt à la coalition.

Le ministère Gonzalès était tombé parce qu’il n’avait pas assez de prestige parlementaire ; le nouveau en avait-il davantage ? On va en juger. Des six membres qui le composent, un seul est député, Rodil, mais il n’a jamais siégé avant d’être ministre. Les cinq autres sont sénateurs, et, comme tels, à peu près inconnus dans la chambre des députés. Tous ont au moins soixante ans ou soixante-dix ans d’âge, si bien que le public de Madrid, qui a bien vite trouvé le côté épigrammatique des choses, a donné à ce ministère le surnom de cabinet des cinq siècles. Pas un d’eux n’était connu comme orateur ou comme administrateur. Un seul fait était significatif, c’est que le président du conseil était un général comme le régent, et que le plus important des ministres après le président, le comte d’Almodovar, était un autre général. Les Espagnols, qui comprennent toujours à demi-mot, ont vu parfaitement ce que cela voulait dire, et ils se sont tenus pour avertis.

Quand ce ministère a paru pour la première fois dans les cortès, Rodil a lu un programme de dix lignes parfaitement insignifiant ; il paraît même qu’il l’a lu en tâtonnant, en balbutiant, d’une manière un peu ridicule, comme peut le faire tout vieux guerrier qui sait mieux manier le sabre que la parole. La poignée de ce sabre qui a ravagé la Navarre paraissait à demi sous l’habit du ministre ; cette éloquence-là a suffi au défaut de l’autre. Dès ce moment, il n’a plus été question de coalition et de prestige parlementaire. Les chambres ont tenu encore quelques séances pour la forme. Un singulier auxiliaire ministériel, parfaitement empreint de couleur locale, est venu mettre un ternie à la situation. Les chaleurs caniculaires ont été si vives, que presque tous les députés se sont enfuis de Madrid, charmés de trouver ce prétexte pour en finir ; à peine en est-il resté assez pour voter en toute hâte un simulacre de budget avant de se séparer.

Voilà comment les exaltés, après avoir mystifié les Anglais, ont été mystifiés eux-mêmes. Mais ce n’est pas tout, et nous ne sommes pas au bout.