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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/522

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un ministère français de faire ce que le ministère tory a fait de l’autre côté de la Manche, le gouvernement perdrait toute dignité, et le parti conservateur, rabaissé jusqu’à l’égoïsme d’une coterie, ne tarderait pas à déchoir dans l’opinion publique.

Il est vrai que la crainte d’une lutte avec ses amis aurait pu déterminer le cabinet à repousser toute ouverture de la part de la Belgique, à ne pas même entamer la négociation. Cette conduite toute négative, cette politique silencieuse était possible, prudente peut-être. Le ministère ne l’a pas suivie. Quels qu’aient été les motifs de son empressement, il a prêté l’oreille aux propositions de la Belgique ; il n’a pas déclaré dès le début que le projet d’union n’était à ses yeux qu’une utopie. La question s’est trouvée portée devant le public ; le fait de la négociation n’a plus été un secret pour personne ; la presse s’en est emparée ; les intérêts se sont alarmés, et les partis politiques voient s’ouvrir devant eux un vaste champ de bataille qui se prêtera également aux manœuvres les plus savantes et aux plus rudes combats. Le ministère n’est plus seul maître de la situation. Si, comme on l’affirmait ces derniers jours, il s’arrêtait tout à coup et coupait court à une négociation dont il paraissait attendre un succès éclatant, on se croirait fondé à lui reprocher un peu de légèreté d’abord, beaucoup de timidité ensuite. S’il persiste dans son projet, s’il arrive jusqu’à la rédaction d’un traité, s’il ose le présenter aux chambres, il soulève une tempête, il brise son parti, et ne peut espérer d’échapper au naufrage qu’à l’aide d’hommes qu’il n’aime pas et dont certes le dévouement ne lui est pas acquis. S’il les met à cette épreuve, il rendra à leur patriotisme un hommage des plus flatteurs. Mais seront-ils bien empressés de le mériter ? Voudront-ils livrer une grande bataille dans l’intérêt du cabinet et en quelque sorte sous son drapeau ? Disons plus ; ce fait eût-il lieu, le cabinet pourrait-il réellement en profiter pour consolider son existence ? Est-ce autour des chefs de ce cabinet que se rallierait alors l’armée parlementaire ? Est-ce sur eux que rejaillirait l’éclat de la victoire ? Qu’on ne cite pas la loi des fortifications : c’est un de ces précédens qui éblouit plus qu’il n’éclaire ; les analogies ne sont qu’apparentes. Le ministère a déjà reçu, à l’occasion de la loi de régence, un secours dont probablement il aurait mieux aimé se passer, et qui pèse encore sur lui ; un secours de même nature pourrait l’écraser.

Dans ces circonstances, nous concevons les embarras du cabinet, et ses incertitudes, et les dissentimens qui altèrent, dit-on, pour lui la douceur des vacances parlementaires ; mais ces dissentimens, nous en sommes convaincus, ne sont pas de nature à compromettre la vie du cabinet. Le cabinet ne se suicidera pas ; il subordonnera la question à sa propre existence et non son existence à la question. Il sait d’ailleurs que, s’il laissait détacher une pierre de son édifice, il s’écroulerait tout entier. S’il a pu à l’instant même combler le vide fait par la mort de M. Humann, il n’ignore pas combien il lui serait difficile de réparer une brèche qui serait le résultat d’un dissentiment politique. C’est là ce qui fait la force des ministres opposans, et ce qui rend dans ce moment M. Cumin-Gridaine l’égal de M. Guizot. Tout dépend