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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/52

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Le soir, Arnold vint trouver Marcel et lui dit : — Sais-tu que M. d’Erghem est parti ?

Marcel. — Oui.

Arnold. — Et tu vas en profiter ?

Marcel. — Non.

Arnold. — Alors je te réclamerai demain devant nos amis la bride de ton cheval.

Marcel. — Tu es un entêté ; eh bien ! reste avec moi jusqu’à une heure du matin, et tu verras.

Arnold. — Volontiers ; fais faire du punch et donne-moi une pipe.

Vers une heure un quart, les deux amis s’approchèrent de la maison de Mme d’Erghen. Arnold se chargea de faire le guet, et Marcel, à la grande stupéfaction de son ami, en s’aidant d’un arbre placé près du mur du jardin, monta sur la crête et sauta dans le jardin. Arnold eut la défiance et la patience de rester près du mur pendant une demi-heure ; puis, se frottant les mains, il disparut.

L’ame de feu Bressier avait entendu dire, quand elle était dans le monde, que les enfans de l’amour étaient toujours plus beaux, plus spirituels, plus hardis et plus heureux que les autres ; il lui prit comme un caprice de naître de cette façon : elle suivit Marcel.

Quand Marcel fut dans le jardin, il s’alla cacher dans un buisson fort touffu où il resta pendant un quart d’heure, après quoi il revint près du mur et allait repasser du jardin dans la rue, quand il aperçut Arnold en faction au pied du mur.

La vérité est que Marcel avait fait la cour à Mme d’Erghem, mais sans succès ; il s’était, sans le vouloir, laissé pousser par Arnold jusque dans une position embarrassante ; les phrases ambiguës que lui avait fait faire une sotte vanité l’avaient amené à quelque chose qui, même à ses yeux, ne pouvait passer pour une plaisanterie et avait quelque chose d’odieux. Il aurait volontiers donné la bride et le cheval avec, pour n’avoir pas accepté la gageure, et pour avoir avoué tout simplement que Mme d’Erghem était une exception à la règle de conduite qu’il s’était tracée.

Quelques gouttes tombèrent des nuages, puis bientôt les nuages se déchirèrent et laissèrent échapper des torrens de pluie. Marcel voulut franchir le mur, mais il passait une patrouille ; il n’était pas moins mouillé que s’il fût tombé dans une rivière. Ce n’est que le matin, aux premières lueurs du jour, après avoir subi le froid qui précède l’aurore, même dans les plus chauds jours, qu’il put s’échapper et rentrer chez lui exténué, mouillé, transi, enrhumé.