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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/507

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d’étoffes de France pour pantalons ; cette fraude se fait au moyen de l’abandon de la prime qu’on reçoit en France [1]. » Enfin, ce qui démontre victorieusement que les draps belges n’ont pas la supériorité qu’on leur prête, c’est que la contrebande, qui introduit les étoffes françaises en Belgique, a renoncé à introduire en France les étoffes belges. En 1815, dit M. Legros, négociant à Paris, interrogé dans l’enquête de 1834, la contrebande se faisait à raison de 15 pour 100. En 1816, la prime monta à 20 pour 100. On avait alors avantage à tirer les draps de Belgique, même en payant 20 pour 100 à la fraude. A partir de 1818, il n’a plus paru de draps belges sur nos marchés ; ils se sont retirés d’eux-mêmes ; ils ne pouvaient plus soutenir la concurrence en payant la prime. Je dois dire cependant qu’il a paru, il y a deux ans, sur notre marché, une partie de draps belges entrés en fraude : ces draps n’ont pas trouvé d’acheteurs. » M. Legentil, négociant à Paris, confirmait cette opinion par son témoignage « La fabrique d’Elbeuf est au niveau de la fabrique étrangère, et pour le prix et pour la qualité. La fraude sur ces draps ne se fait pas, et la fraude se fait, malgré tous les obstacles, quand on a intérêt à la faire. »

Si nos fabricans de draps, de leur propre aveu, soutiennent la concurrence des draps belges sur les marchés étrangers, moyennant la restitution du droit qui grève les matières premières, à plus forte raison pourront-ils défendre leur propre terrain, lorsque les fabricans belges seront placés, relativement aux matières premières, dans les mêmes conditions que les Français. M. le président de la chambre de commerce d’Elbeuf en convenait en 1834, et il faisait justice en même temps des calculs de ses confrères sur la main-d’œuvre et sur le prix de revient de leurs établissemens, lorsqu’il disait, avec une honorable franchise : « Nous produisons à aussi bas prix que l’étranger. » La seule chose qui l’effrayait dans la lutte, c’était la puissance des capitaux dont les Belges disposaient. Mais un de ses confrères, non moins éclairé que lui, M. Lefèvre Duruflé, n’hésitait pas à déclarer ces alarmes chimériques ; et M. Legentil, avec l’autorité de son expérience économique, ajoutait ce qui suit : « Je ne crois pas que de peuple à peuple, pas plus que d’individu à individu, on trouve des gens qui consentent à perdre beaucoup pour tuer leurs rivaux. Mais examinons les conséquences qui résulteraient d’une masse considérable de draps jetés sur nos marchés pour faire tort à nos fabriques. Qui empêchera d’acheter ces draps pour les réexporter sur les marchés étrangers avec le bénéfice de la prime, et d’amener par là-aussi une baisse de prix qui ferait à nos rivaux tout le tort qu’ils auraient voulu nous faire eux-mêmes ? Il faudrait que leurs sacrifices s’étendissent surtous les marchés. La perte serait incalculable. Qui oserait s’aventurer dans de pareilles spéculations ? »

En fait, la fabrique est divisée en Belgique comme en France. Les manufacturiers belges travaillent, ainsi que les nôtres, avec de faibles capitaux. L’exemple de la ville de Dison qui lutte, sans crédit, sans capitaux, par la

  1. Le même fait est affirmé, pour les draps français en général, par M. Legentil,